èáíÜóçò ôñéáñßäçò * ÔÝóóåñéò éóôïñßåò äáêñýùí  

 

 

 

thanassis triaridis

 

 

 

LES Graines

de Blé Gravées

 

 

 

 

À la mémoire de Thanassis Délidimitriou (1905-1999)

 

 

 

 

Of Sur le ravin le plus escarpé du Tonnerre, qui est le plus haut des monts du Grand Royaume, se trouve, perché sur le roc, un village dont les maisons sont construites en pierre noire. Il est nommé Arbre-de-Plein-Vent ; il doit son nom à un arbre immense et biscornu qui se trouve au bord du précipice avec ses branches si écartées que l’on dirait qu’il tente d’embrasser le vent. Certains pensèrent que cet arbre avait certainement été planté par le tourbillon, qu’il provenait de lui et qu’il retournerait à lui. Ils l’appelèrent l’« Arbre-de-Plein-Vent » et donnèrent son nom au village. Près des racines de l’arbre, les hommes creusèrent un puits et buvaient de son eau douce.

 

Les hommes ont abandonné le village depuis fort longtemps. Il ne reste que les maisons de pierre que la vie a désertées. On croirait que ce n’est pas l’homme, mais une force qui n’est pas de ce monde qui enracina ces maisons sur le roc noir. Il reste évidemment l’Arbre-de-Plein-Vent, menaçant et nu, ainsi que le puits qui semble attendre quelque chose sous ses racines.

 

Plus personne ne monte jusqu’à Arbre-de-Plein-Vent. Ce nom a été rayé des cartes et des livres et personne n’en parle plus, à part peut-être certains vieillards qui, l’oreille dure, toussent, expectorent tout le temps et regardent de travers tous ceux qui les approchent. Ce nom leur rappelle une vieille et effrayante histoire qu’ils veulent effacer de leur mémoire, une histoire qu’ils souhaitent enterrer dans la peur et le silence

 

***

 

Le Tonnerre est un mont vraiment effrayant. C’est un rocher noir, déchiré en deux, avec quelques buissons çà et là et des cimes pointues qui percent le ciel. Certains disaient que jadis il était tout vert, parsemé de forêts et de rivières, jusqu’au jour où Dieu, troublé par la mélancolie, lui lança un éclair épouvantable qui le fendit en deux. D’autres encore disaient que Dieu, au moment où il le foudroyait, fut pris de remords et, ne pouvant plus arrêter l’éclair parti de sa main, décida de l’emprisonner dans le cœur du mont. Mais le feu eut le temps de calciner la terre, de noircir le roc et de briser cet amas montagneux. Petit à petit, les hommes cessèrent de monter là-haut, sur ce sommet au nom mystérieux, par peur de ne pas irriter la foudre qui sommeillait dans les entrailles de la terre. Qui d’ailleurs serait aussi fou pour aller se hasarder sur ces rochers arides et déserts ?

 

Ni les vieillards d’Arbre-de-Plein-Vent ni personne d’autre parmi les anciens villageois ne savaient quand et comment leur bourg avait été habité. Les hommes et les demeures semblaient surgir du fin fond du roc. Ils n’avaient non plus jamais pensé à descendre de leur mont blessé : l’eau de la source, le lait des chèvres, le parfum des fleurs sauvages qui poussaient sur le rocher noirci, le souffle du vent, le lever et le coucher du soleil étaient pour les Arbre-de-Plein-Ventois les plus beaux présents que Dieu aurait pu faire à l’homme. Que pourraient-ils désirer de plus que tout cela ? Ils n’avaient pas d’église ; en avoir une leur paraissait inutile : pour eux, la voûte céleste, de part et d’autre de l’horizon, était leur église. Ils communiaient le corps et le sang du Christ avec leurs regards et Lui empourprait le ciel pour leur montrer qu’il était présent parmi eux, comme partout ailleurs. Il y avait aussi un serment – dont personne ne connaissait celui qui l’avait prêté le premier – que chaque Arbre-de-Plein-Ventois prononçait lors de son quatorzième anniversaire pour signifier sa maturité : ne jamais lever la main pour frapper un autre homme, même si sa vie ou celle de ses enfants était menacée parce que justice serait faite à celui qui accepterait les coups sans riposter.

 

Un jour, sur le mont Tonnerre, apparut le roi Théodore Premier, le Grand Tueur des Infidèles et des Aigles, comme le surnommaient ses courtisans, ses grammairiens et ses poètes. C’était lui, ce Théodore, qui durant les premières années de son règne, s’était acharné et persécutait tous ceux qui croyaient en un dieu différent du sien. Après avoir vu tant d’innocents brûler sur les places publiques, les mécréants qui survécurent s’enfuirent du Grand Royaume en toute hâte. Dès qu’il ne resta plus personne à condamner au bûcher, Théodore s’en prit aux aigles. Un des voyants de sa cour prophétisa que celui qui tuerait le dernier aigle du ciel deviendrait immortel. Théodore devint comme fou à cause de cet oracle. Il commença à chasser les aigles comme un enragé en espérant les tuer tous et surtout le dernier qui le rendrait immortel. La plupart du temps, il vivait hors du palais et errait dans tout le Royaume avec sa suite méprisable de courtisans, de saltimbanques, d’artisans qui lui confectionnaient des arcs et des flèches, de magiciens et de naturalistes chargés d’empailler les aigles qu’il tuait et qu’il faisait pendre en dehors de son palais pour que le peuple les contemple comme un symbole de son règne.

 

C’est en chassant un aigle qu’il s’est retrouvé sur le mont Tonnerre. On lui avait parlé d’un aigle gris cendré avec des yeux de cuivre et un regard qui fige le sang. Peut-être était-ce lui le dernier aigle du ciel… Il demeura trois semaines sur les pics abrupts du mont. Il ne rencontra nulle part cet aigle aux yeux de cuivre. Petit à petit, à cause de cette vaine recherche, la colère s’empara de lui et de toute sa suite. Un jour, sur un ravin ardu, ils virent une demoiselle revenant des pâturages avec son troupeau de chèvres. Les soldats allèrent lui demander des renseignements sur l’aigle, mais en les apercevant, la jeune fille, prise de peur, disparut dans les rochers. Les soldats ramenèrent au roi son mouchoir brodé. En le sentant, Théodore perdit la raison. Il oublia l’aigle aux yeux de cuivre et ordonna à ses hommes de trouver le village de la belle bergère et de l’y conduire.

 

Évidemment, la jeune fille habitait à Arbre-de-Plein-Vent. Aucun des vingt géographes qui accompagnaient le roi ne connaissait ce village. Ils ne se doutaient même pas qu’il y aurait des gens aussi solitaires qui iraient habiter sur cette montagne où sommeille la foudre rageuse. Le lendemain matin, le roi Théodore et sa suite entrèrent dans le village et les clairons sonnèrent l’hymne royal. Immédiatement, le grand crieur annonça l’ordre du roi : la demoiselle à qui appartenait le mouchoir blanc devait être livrée au roi pour qu’elle partage son lit.

 

Une demi-heure plus tard, les chefs de famille sortirent endimanchés et bien soignés de leurs maisons. Ils marchèrent lentement jusqu’à la place publique d’Arbre-de-Plein-Vent et apparurent au-devant du roi et de sa suite. Le plus âgé de tous, raide comme un tronc d’arbre, caressa sa barbe blanche et prit la parole : « Je m’appelle Constantin, majesté, et je suis le doyen de cette contrée. Mes cheveux et ma barbe ont blanchi et depuis toujours je me souviens m’être endormi et réveillé avec le rugissement du Tonnerre. La demoiselle que tu désires traîner dans ton lit est la fille d’Alexis. Ce que celui-ci décidera sera la décision de tous… ».

 

Dès que le vieillard se tut, un homme aux yeux bleus et aux sourcils très rapprochés fit un pas vers l’avant. Il parla d’une voix claire en regardant le roi dans les yeux : « Je m’appelle Alexis et la demoiselle dont tu as volé le mouchoir est ma fille. Les serpents, les loups et les faucons m’ont demandé sa main et j’ai refusé de la leur donner. Je refuserai à toi aussi, je ne te laisserai jamais abîmer sa beauté… ».

 

Le roi et les girouettes de sa suite entrèrent dans une rage folle. Le grand crieur se mit à hurler contre ces paysans répugnants qui refusaient d’obéir à l’élu de Dieu, contre ces animaux grossiers qui ne baissaient pas la tête devant sa toute-puissante magnificence, contre ces canailles et ces insoumis qui sèment l’anarchie et la désobéissance. Le roi Théodore lui fit signe d’arrêter. Il tourna son regard vers le Grand Conseiller du Royaume, un homme étrange et trapu dont on ne voyait que le blanc des yeux et jamais la cornée. Il parla d’une voix si basse que seul le roi l’entendit : « Ceux qui apprirent à vivre avec le rugissement du Tonnerre n’auront jamais peur du fouet de l’homme ».

 

Après quelques minutes, le Grand Crieur annonça l’ordre du roi Théodore selon lequel tous les mâles d’Arbre-de-Plein-Vent, même les enfants et les nouveaux-nés, seraient exécutés par étranglement. Les femmes enceintes seraient mises à terre et frappées avec des cous-de-pied jusqu’à ce qu’elles avortent. Il fut ainsi : les soldats massacrèrent les Arbre-de-Plein-Ventois durant trois jours. Tous les vieillards, les hommes d’âge mur, les jeunes hommes, les adolescents et les enfants furent étranglés. Ils le firent sans rencontrer la moindre résistance parce que les hommes d’Arbre-de-Plein-Vent étaient liés à leur serment ancestral : ne jamais lever la main pour frapper un autre homme, même si leur vie ou celle de leurs enfants était menacée… Ainsi furent mis à mort tous les cent onze hommes du village. Puis ce fut le tour des femmes enceintes : elles furent traînées jusqu’à la place publique et frappées avec des cous-de-pied au ventre jusqu’à ce qu’elles saignent, chose qui signifiait la perte de leur bébé. Tous les cadavres furent jetés dans le puits qui se trouvait à la racine de l’Arbre-de-Plein-Vent pour que les femmes du village se rappellent à jamais que tant qu’elles vivraient, elles boiraient l’eau qui a décomposé la chair de leurs maris. Le roi Théodore assistait en spectateur à tout cela pour s’assurer que les habitants de ce village, ceux qui n’avaient jamais eu peur du fouet de l’homme, soient exterminés et qu’ils demeurent, aux siècles à venir, sans descendants pour que disparaisse leur race maudite qui vivait avec le rugissement du Tonnerre et dont l’âme ne fléchissait pas devant les ordres des souverains.

 

À l’aube du quatrième jour, tout était fini. Les cent onze corps des étranglés – tous les hommes du village – furent jetés dans le puits. Dès que les soldats eurent fini leur sale besogne, les clairons sonnèrent l’hymne royal et le cortège sinistre s’en alla. L’incident provoqué par les insoumis fut considéré clos et le roi Théodore Premier, le Grand Tueur des Infidèles et des Aigles, s’impatientait de rencontrer l’aigle gris cendré aux yeux de cuivre…

 

Dès que le roi s’en alla avec son armée, les femmes sortirent de leurs maisons et se précipitèrent vers le puits qui désormais était la tombe de leurs maris. Anastasia, la fille d’Alexis qui sans le vouloir devint la cause de cette tuerie, entendit les pleurs et, alarmée, sortit de l’entrepôt de charbon où elle s’était cachée avec sa mère. Lorsqu’elle apprit ce qui s’était passé, elle bondit et se jeta dans le puits avant que les autres femmes n’aient le temps de la retenir.

 

Les femmes pleuraient l’une dans les bras de l’autre jusqu’au soir. Lorsque le soleil descendit et donna des couleurs rougeâtres au Tonnerre, l’une d’entre elles qui s’appelait Déméter s’écria : « Femmes, nous n’avons plus rien à attendre, nous n’avons plus d’hommes à aimer, plus de semences pour féconder notre ventre et perpétuer notre lignage. Jetons-nous toutes ensemble dans le puits, là où se trouvent nos maris et nos fils, avant que la nuit ne tombe ! ». C’est alors qu’une voix rauque vrilla l’air : « La nuit est le seul chemin qui nous reste à prendre… ». C’était Gabriella, la sorcière répugnante du village, celle qui refusait de vivre dans une maison de pierre et qui dormait dans une grotte qui se trouvait dans les environs du village. « Qu’est-ce que ça peut te faire à toi ? », lui rétorquèrent les autres femmes, « tu n’as jamais eu de mari, tu n’as aucune absence à pleurer ». La sorcière leur répondit avec amertume : « Chacune de vous a perdu un homme, moi je les ai tous perdus… ». Et elle enchaîna : « Écoutez-moi, la nuit est le seul chemin qui nous reste à prendre… Autant pour vous que pour moi… ». Elle retira de sa poitrine une fleur étrange et divagua : « Sous chaque arbre, il y a un creux où se cache le grand secret… ». Le regard des femmes tomba sur la fleur. Ses pétales ressemblaient à ceux du coquelicot, mais ils étaient très noirs. « Voici la Fleur Noire qui ne pousse que sur les hauteurs du mont Tonnerre. Sentez son parfum et vous serez prises par le sommeil des ténèbres… Et vous savez très bien que les ténèbres ne se trompent jamais… ».

 

Effectivement, les femmes du village anéanti furent convaincues par les élucubrations de la sorcière et décidèrent d’emprunter le chemin des ténèbres et de la nuit. Elles étaient désespérées, seules comme des arbres sans racines, des fleurs sans parfum, des branches sans feuilles et pourtant, l’une après l’autre, elles sentirent la Fleur Noire que leur tendit Gabriella. Elles furent toutes englouties par les ténèbres qui ne se trompent jamais et tombèrent dans un sommeil profond. C’est alors que vint la nuit noire, épaisse et balayée par un vent emportant les plus amers regrets, les plus anciens espoirs, les amours les plus âpres et la confiance la plus absurde. Et les femmes endormies regardèrent les ténèbres en pleine face et marchèrent sur leur chemin où elles rencontrèrent des spectres invisibles, des fantômes, des revenants, des vampires et des démons qui leur baisèrent le front, leur mordirent les joues, entrèrent dans leurs narines et s’emparèrent de leurs souffles et de leurs âmes. Et peu avant l’aube, des moineaux sortirent du puits en volant. Ils étaient cent onze comme les malheureux qui périrent. Ils firent deux tours en l’air et se posèrent ensuite pour quelques instants sur la margelle du puits qui se trouvait près des racines de l’Arbre-de-Plein-Vent. Enfin, ils s’élancèrent et atteignirent des hauteurs inimaginables…

 

Aux premières lueurs du soleil, les femmes se réveillèrent de leur sommeil. La bouche amère et les yeux cernés, elles s’approchèrent de la margelle du puits. À l’endroit où les moineaux s’étaient posés, il y avait cent onze graines de blé – comme le nombre des tués… Dès que les femmes posèrent ces graines de blé dans les paumes de leurs mains (elles n’avaient jamais touché des graines de blé), elles remarquèrent une chose incroyable : sur chaque graine était inscrit le nom d’un mort. On aurait dit que Dieu les eut gravées l’une après l’autre…

 

Il n’y avait aucun doute : les moineaux avaient apporté les graines de blé de la lointaine vallée rouge où tout se mesure et est offert avec justice. « Ce blé est l’âme de nos maris, de nos fils et de nos pères », s’écria Déméter, « dorénavant, c’est lui qui nous nourrira, qui nous fécondera et qui nous conduira dans chacun de nos pas… ». Et Gabriella rajouta : « Je vous l’avais dit, la nuit est le seul chemin qui nous reste à prendre… ».

 

C’est ainsi que chacune des femmes d’Arbre-de-Plein-Vent prit le grain de blé où était inscrit le nom de son mari mort étranglé et le posa sous son oreiller. Et elles dormirent toute la nuit sur leur graine. Il se passa alors une chose incroyable : toutes les femmes du village, jeunes et vieilles, tombèrent enceintes. Neuf mois plus tard, elles mirent au monde les filles et les garçons du blé gravé. Anastasia renaquit de la graine où était inscrit le nom d’Alexis. Même l’affreuse Gabriella, la vieille sorcière, fut mise enceinte parce que la sœur du vieux Constantin lui donna la graine qui portait son nom. Constantin n’avait pas d’enfants et n’avait jamais dormi avec une femme ; il s’était marié soixante ans auparavant, mais lorsqu’il se coucha au côté de sa femme, celle-ci cracha du sang et de la bile verte. Elle rendit l’âme la nuit de leur mariage et Constantin jura de ne plus toucher aucune femme. Gabriella fut donc mise enceinte par la graine qui portait le nom de Constantin. Quand sa fille Angélique naquit, toutes les femmes dirent qu’elle était le plus bel enfant qui vit le jour à Arbre-de-Plein-Vent.

 

Le blé gravé que les moineaux posèrent sur la margelle du puits pendant la nuit qui suivit le massacre contribua à la continuation de la vie à Arbre-de-Plein-Vent. Les mères gardèrent les graines de blé qui portaient les noms de leurs fils adolescents ou enfants qui périrent ce jour-là et les posèrent à côté de la veilleuse de Dieu qu’elles maintenaient toujours allumée dans leur maison. Et quand les filles arrivaient à l’âge d’être mariées, on leur donnait une graine gravée qu’elles posaient sous leur oreiller. Et elles tombaient tout de suite enceintes et accouchaient neuf mois plus tard. Et cela continua durant toute une génération jusqu’à ce que les premiers garçons qui naquirent grâce au blé gravé deviennent des hommes qui se marièrent eux aussi et eurent des enfants. Et plus personne jamais ne jeta son seau pour puiser de l’eau dans le puits qui se trouvait sous l’Arbre-de-Plein-Vent parce que c’était là que les soldats avaient jeté les corps des hommes étranglés. La nuit que les moineaux posèrent le blé gravé sur la margelle du puits, sept nouvelles sources d’eau jaillirent du roc asséché pour ravitailler en eau le village décimé.

 

Évidemment, personne dans le Grand Royaume n’apprit que la vie se perpétua à Arbre-de-Plein-Vent. Le roi Théodore Premier, persuadé d’avoir soumis tous ses sujets, continua à rechercher le dernier aigle du ciel. Un jour d’automne, il partit à la chasse dans le Mont du Renard. Avant même qu’il n’arrive au mont, dans les plaines, il fut attaqué par un monstre effrayant qui le mit en pièce. Effarés, ses courtisans radotaient qu’ils avaient vu un aigle immense avec des yeux de cuivre et des ailes cendrées qui cachaient tout le ciel quand il volait. Ceux qui assistèrent à l’événement n’oublièrent jamais le cauchemar qu’ils vécurent en voyant ce roi, jadis si glorieux, pousser des cris de détresse pétrifiants. Les soldats ne parvinrent même pas à retrouver des restes de son corps. Ils rentrèrent dans la capitale avec un cercueil rempli de pierres. Il est inutile de préciser que les grammairiens et les poètes se mirent tout de suite au travail : pour le monde entier et pour les livres d’histoire, le roi Théodore Premier, le Grand Tueur des Infidèles et des Aigles, fut atteint d’une fièvre étrange, se confessa et mourut debout avec courage en regardant la mort dans les yeux comme il convenait à Son altesse.

 

Quant au Grand Conseiller du Royaume, cet être tout-puissant dont personne n’avait jamais vu la cornée, il subit le même sort que son roi. Les faits se déroulèrent ainsi : un jour après les funérailles grandioses du roi, le Grand Conseiller ordonna que l’on prépare le plus vite possible un corps d’armée en rassemblant les soldats les plus braves. Au Grand Conseil du Royaume qui prit en charge la succession du feu roi, il refusa de révéler les raisons et l’endroit de l’expédition qu’il voulait entreprendre. Il dit simplement : « J’ai beaucoup de soupçons et c’est pour cela que je m’abstiendrai de parler ». Il n’eut même pas le temps de réaliser son projet. La veille de son départ, ayant préparé son armée, il alla s’endormir. Au matin, ses valets trouvèrent dans son lit un gisant de marbre qui lui ressemblait. Il portait une chemise de nuit, il serrait les poings et – chose bizarre –, sur son annulaire, il portait sa bague en or. Il avait les yeux ouverts et, pour la première fois, son regard ne provoquait pas l’effroi…

 

Évidemment, le Grand Conseil fut bouleversé par ce fait extraordinaire. Qu’était-il arrivé au Grand Conseiller ? Avait-il été la victime d’un enlèvement bien organisé ? Avait-il mis en scène lui-même une mort mystérieuse (et pourquoi alors organiser toute une armée) ou son corps fut-il véritablement pétrifié ? Et si cela était, quelle serait cette force capable de changer la chair humaine en marbre ? Quels étaient ses projets lorsqu’il fit préparer cette grande armée ? Après une multitude de réunions qui durèrent des heures entières, les membres du Conseil décidèrent d’étouffer cette affaire. Ils ordonnèrent que l’on casse le Grand Conseiller en petits morceaux, qu’on le charge dans un bateau et qu’on le jette au fond de la mer, là où personne ne pourrait le retrouver. Théopompe, le fils de Théodore, fut couronné roi. Le nouveau Grand Conseiller démobilisa l’armée de son prédécesseur. La vie reprit son cours dans le Grand Royaume, les seigneurs demeurèrent seigneurs et les serfs demeurèrent des serfs… Théopompe et ses successeurs ne se fixèrent pas une mission différente : ils égorgeaient les infidèles, brûlaient les hérétiques, flagellaient les faibles, étranglaient les fous et oppressaient le peuple du Grand Royaume. Personne ne pensait à escalader le mont Tonnerre dans les entrailles duquel bouillonnait la rage de Dieu… Qui d’ailleurs serait aussi fou pour aller se hasarder sur ces rochers arides et déserts ?

 

***

 

Quatre-vingt-dix-neuf ans s’écoulèrent depuis la nuit où les moineaux déposèrent le blé gravé sur la margelle du puits d’Arbre-de-Plein-Vent. Aucune des femmes fécondées par les graines ne vivait désormais. Elles rendirent leur esprit au sommeil éternel en vieillissant bien et en ayant à leur côté des enfants et des petits enfants pour les saluer au départ de leur grand voyage. Les graines gravées, âmes de leurs ancêtres massacrés et origine de la continuation de la vie, demeurèrent près de la veilleuse de chaque foyer. Les enfants grandirent en écoutant l’histoire du prolongement de leur lignée comme un conte magique et effrayant. La nuit, ils se cachaient derrière les rochers qui se trouvaient près du puits et attendaient de voir les moineaux reposer du blé gravé et cela malgré leurs grands-mamans qui leur répétaient sans cesse : « Il ne faut pas attendre l’arrivée du blé gravé, il faut demander sa venue ! ».

 

À cette époque, sur le Grand Royaume, régnait Théodore III, l’arrière-petit-fils de Théodore Premier. L’histoire le surnomma Théodore le Roitelet des Porcelets. Ce Théodore III n’était pas n’importe qui… Il lui manquait pour ainsi dire toutes les faiblesses humaines. Très jeune, il fit preuve d’une aptitude formidable à maîtriser ses sentiments et d’un génie sans égal : à trois ans, il lisait couramment, à cinq ans, il apprenait des textes entiers par cœur et, à six ans, lorsque, en pleine leçon, un scorpion venimeux piqua son précepteur, le jeune prince, au lieu d’appeler de l’aide en le voyant s’agiter violemment, préféra continuer la lecture du dixième chant de l’Odyssée. Évidemment, le précepteur mourut sans l’aide de qui que ce soit. Quand on lui demanda pourquoi il ne cria pas au secours, l’héritier du trône répondit impassiblement : « La baguette magique de Circé m’a enchanté… ». Peu avant son huitième anniversaire, ses précepteurs annoncèrent à son père, le roi Théopompe II, qu’ils ne se sentaient plus à la hauteur de répondre aux colles que le petit Théodore leur posait. Théopompe était un ivrogne, un débauché dont l’occupation principale était d’atteindre l’orgasme en étranglant ses sujets. C’est comme cela, semble-t-il, qu’il avait tué trois de ses quatre femmes et plusieurs de ses maîtresses. Seule la mère de Théodore lui échappa en prenant le voile dans un couvent. Lui, qui n’était même pas capable d’apprendre le serment impérial par cœur, fut très flatté d’entendre que son fils était un génie. Il ordonna tout de suite de faire venir à sa cour les plus grands sages du monde entier : des philosophes, des mathématiciens, des théologiens, des thérapeutes, des mages, des grammairiens, des poètes, des gymnastes, des botanistes, des sculpteurs, des peintres, des musiciens et des éducateurs de la paix et de la guerre. L’un après l’autre, tous avouaient que le prince Théodore deviendrait un des plus brillants esprits de l’histoire.

 

Son adolescence fut conforme à son génie : personne jamais ne le vit en colère ou prêt à perdre son sang-froid. Le jeune prince paraissait n’avoir peur de rien, ne se passionner pour rien, ni pour les femmes du palais ni pour les jeunes esclaves de son père ni pour les chasses et les divertissements luxurieux de la cour. Il n’avait pas d’amis et jetait toujours un regard glacial aux flatteurs du palais, aux amis de son père et aux jeunes hommes de son âge qui étaient les fils des conseillers et des généraux. En-dehors de ses leçons, il allait soit à la Bibliothèque pour lire des livres rares soit aux Archives du Grand Royaume pour étudier des documents oubliés avec un air pensif et recueilli.

 

Ainsi vint le jour de la mort du roi Théopompe II. Sa vie pleine d’orgies et de débauche eut la fin qui lui convenait : Théopompe s’étrangla lui-même en essayant d’avoir un orgasme. Le jeune prince accéda au trône. Le roi Théodore III montra tout de suite qu’il était décidé à changer les choses dans le Grand Royaume. Il fit exécuter en référé tous les conseillers auxquels son père, durant ses orgies, avait confié l’administration du royaume. Il forma un autre Grand Conseil avec de nouveaux membres, changea les gouverneurs de ses provinces, quadrupla le nombre de soldats dans chaque garde, interdit la circulation dans la rue après le coucher du soleil et défendit d’allumer des bougies pour plus de trois minutes dans chaque maison. Ensuite, il se mit à légiférer : il ne remplaça pas seulement les anciennes lois, mais pour chacune d’entre elles il en institua vingt nouvelles. Il inventa de nouveaux crimes effroyables, créa de nouveaux mots repoussants et mit au point des punitions qui provoquèrent même la peur des plus dangereux criminels. Pour la première fois, il forma des Conseils de Surveillance, de Dénonciation et de Censure ainsi qu’un Conseil Suprême de Contrôle de la Peur… De plus – chose étrange pour quelqu’un d’aussi cultivé – il interdit à ses sujets d’avoir en leur possession toutes sortes de textes écrits ou d’objets d’art plastique et ordonna de rassembler tous les livres du Grand Royaume et toutes les créations de l’esprit humain – images, esquisses, sculptures, partitions d’œuvres musicales, instrumentations scientifiques et tout ce dont on pourrait imaginer – dans un immense Musée qu’il fit ériger dans la capitale. Il ordonna de le construire sans fenêtres et le fit garder par des soldats armés jusqu’aux dents qui interdisaient l’entrée à quiconque n’avait pas une permission spéciale.

 

Non, le roi Théodore III n’était pas injuste. Lorsqu’il ordonna que chacun de ses sujets ne possède que trois habits, un pour les fêtes, un pour tous les jours et un pour l’apprentissage, il ne fut pas seulement le premier à s’y conformer, mais il fit fouetter en public tous les membres de la famille royale qui refusèrent d’exécuter ses ordres. Son frère Théophile était l’un deux. Quand il institua une loi qui prévoyait la saisie des propriétés de tous les nobles en menaçant de mort les réfractaires, la plupart des terres appartenaient à sa famille : c’étaient les forêts de ses ancêtres. Enfin, il mit en vigueur une loi qui envisageait l’amputation de la main au poignet en cas de vol et que ce soit le père du voleur qui mutile son fils. Il obligea le Grand Général à couper lui-même la main de son fils unique qui avait volé une portion de nourriture à l’école militaire.

 

Le roi Théodore III n’était donc pas injuste. Ce qui est incontestable, c’est qu’il était déséquilibré : durant la troisième année de son règne, il ordonna que l’on dessine à la porte de chaque maison la Chimère, ce monstre antique qui crachait du feu avec sa tête de lion, son corps de chèvre et sa queue de dragon. Avec cette représentation épouvantable, le roi voulait hanter les rêves de ses sujets. Lorsque les habitants des seize villages de la côte occidentale refusèrent de se conformer à cet ordre parce qu’ils considéraient que la Chimère était une idole diabolique, le roi Théodore envoya son armée pour brûler leurs maisons et les massacrer jusqu’au dernier. Il fit épargner seulement les femmes enceintes. Il les fit venir à la capitale, les installa dans son palais, prit soin d’elles et attendit leur délivrance. Quand elles eurent enfanté, il les laissa donner le sein à leur nouveau-né. Arrivées au sevrage, il les fit pendre l’une après l’autre.

 

Durant la septième année de son règne, les choses commencèrent vraiment à se gâter : le roi fit lâcher des milliers de serpents dans toutes les villes et les villages du Grand Royaume. C’étaient des serpents étranges de couleur bleue-noire et avec une ligne jaune sur le dos que Théodore avait demandé à ses naturalistes d’apporter d’une île secrète située dans les mers d’Orient. Il aurait sûrement appris l’existence de ces bêtes dans les livres apocryphes que ses précepteurs lui avaient apportés et que seul lui pouvait lire. Ces serpents bizarres qui ne mesuraient pas plus qu’une paume guettaient le regard des hommes dans les endroits les plus étranges. Celui qui les regardait dans les yeux était condamné : ils crachaient leur venin transparent dans ses globes oculaires. Aussitôt, le malheureux tombait à terre en poussant des cris de douleur. Il mourrait après quelques minutes. La souffrance était tellement insupportable qu’en s’agitant, l’envenimé se crevait les yeux. Dans ses décrets, Théodore les décrivait comme « des serpents de l’humanisation », mais le peuple les appelait « serpents de la mort » ou « serpents du diable ». Très vite, les gens marchaient avec les yeux bandés et avec les mains étendues comme les aveugles par ce qu’ils avaient peur que leur regard ne rencontre celui des serpents…

 

Pour la première fois depuis que Théodore avait accédé au trône, les membres du Grand Conseil demandèrent une audience. Le roi leur l’accorda tout de suite. Le Grand Conseiller parla au nom de tous. C’était un vieil aristocrate qui croyait que le peuple se laisserait mieux gouverner s’il avait plus de libertés. D’une voix tremblotante – il savait qu’il jouait sa tête – il dit au roi que personne dans le Conseil ne pouvait comprendre à quoi servaient les « serpents de l’humanisation », que la panique, mauvaise conseillère, était sans précédent auprès du peuple et, enfin, que ces serpents ne menaçaient pas seulement la populace, ce qui limiterait les dégâts, mais aussi les nobles, les membres du Grand Conseil et même sa majesté le roi. Théodore l’écouta avec grande attention. Dès que le Grand Conseiller eut fini son discours, il demanda aux autres membres s’ils avaient quelque chose à ajouter. Personne ne prit la parole. Alors, il parla d’une voix tout à fait lucide comme s’il ne parlait à personne : « Avez-vous jamais pensé à l’histoire de Circé ? Comment serait-ce de toucher les hommes avec une baguette et de les transformer en pourceaux ? Avez-vous jamais pensé à ce qui différencie les hommes des pourceaux ? Une vermine ! Une vermine qui excite les hommes et qui les rend arrogants, orgueilleux, offenseurs, anarchiques, insolents et insoumis, une vermine qui les fait croire qu’ils peuvent prendre leurs vies en mains. Cette vermine, c’est la liberté avilissante et je dois l’écraser. C’est cette vermine que le dessin de la Chimère sur les portes des maisons essaie de chasser. C’est pour cela que j’ai fait venir les serpents des mers d’Orient. Ces reptiles humanisent le peuple, le font marcher avec les yeux bandés et l’âme meurtrie par la peur. Ils le conduisent vers le seul but de son existence, lui font peur de la mort et le font trembler devant la douleur atroce. Ils lui montrent la voie de l’humiliation, qui est le droit chemin, ils lui rappellent sa petitesse et son exiguïté. Ils montrent à tout le monde que les valeurs, les idées et les théories sont de vils mensonges devant la bassesse de l’instinct. Les serpents confirment que l’homme n’est qu’un sac de chair et d’excréments qui ne se laisse gouverner que par la Peur. Quand nous aurons ressenti cela, nous pourrons accepter que Circé nous touche : ce ne sera pas une punition, mais une Rédemption, une Renaissance et une Perfection ».

 

Le Grand Conseil n’osa plus demander nouvelle audience de la part du roi Théodore III. Désormais, c’était inutile. Ses membres s’enfermèrent dans leurs maisons et chacun d’entre eux se mit à implorer silencieusement tous les dieux et tous les diables pour qu’ils les prennent en pitié. Quand ils sortaient, ils se bandaient les yeux comme tout le monde de peur de ne pas rencontrer la mort dans le regard des serpents. Le roi Théodore continua à décréter pour écraser la vermine de la liberté avilissante et pour faire peur aux hommes jusqu’à ce qu’ils se haïssent eux-mêmes. L’année prochaine, il fit construire dans son palais une porcherie luxueuse et il y hébergea vingt et un cochons qu’il fit spécialement venir du monde entier. Avant de les accueillir dans son palais, il ordonna qu’un défilé soit organisé dans la capitale et que tout le monde sorte dans la rue pour les voir. Il fut ainsi, mais sur la place du palais, un cochon grogna probablement à cause de sa faim. Le roi demanda l’épée de son meilleur officier, s’approcha lentement de la bête et d’un geste rapide comme l’éclair, lui coupa la gorge. Il se remplit de sang. Un mois plus tard, un autre cochon arriva en bateau pour prendre la place de l’animal massacré dans la porcherie du roi.

 

Durant la dixième année de son règne, le roi Théodore III s’enferma soudainement pour plusieurs jours dans son Musée. Il ordonna même que personne ne le dérange. Quelque chose devait sérieusement le préoccuper. Quand il sortit, il donna l’ordre de former des troupes d’élite pour une expédition sur le mont Tonnerre. Il en assumerait personnellement le commandement. C’était en plein été et tout le monde se demandait : « que cherche le roi sur ces rochers arides ? »

 

Le lecteur nous devine bien : le roi Théodore III voulait monter au village que son arrière-grand-père avait détruit quatre-vingt-dix-neuf ans auparavant. Depuis, personne n’avait escaladé le Tonnerre, il n’y avait pas de raisons. Suivant le sens commun, les femmes qui survécurent à Arbre-de-Plein-Vent auraient vieilli et seraient mortes. Sans leurs maris, leurs ventres demeureraient stériles et la vie disparaîtrait du village. Mais Théodore III ne croyait pas au sens commun. Il aurait certainement trouvé dans les archives du Grand Royaume quelque chose de suspect et par la suite il aurait combiné ses soupçons avec la mort de son arrière-grand-père et celle du Grand Conseiller. Dans sa tête, il forma tout un dédale d’hypothèses et de suppositions. C’est ainsi qu’il partit pour le Tonnerre en étant persuadé qu’au bord du précipice, il ne trouverait qu’un village en ruine. Ses soupçons furent évidemment vérifiés…

 

À Arbre-de-Plein-Vent, lorsque les habitants apprirent que des soldats escaladent leur montagne, ils ne se firent aucune illusion sur ce qui allait se passer. Ce fut l’heure d’une nouvelle épreuve pour eux, mais aussi l’heure de prouver qu’ils étaient dignes de leur histoire. Cette fois-ci, le souverain n’eut pas besoin du mouchoir brodé de quelque belle demoiselle. Dès que le roi Théodore III entra dans le village, le chef des Arbre-de-Plein-Ventois ordonna à tous les habitants de se réunir sur la place publique. Ceux-ci s’endimanchèrent et se rendirent solennellement à la place publique. Ils étaient prêts pour la journée qu’ils attendaient depuis un siècle. Le roi pouvait faire d’eux ce qu’il voulait, les moineaux ramèneraient du blé gravé…

 

Théodore leur parla d’une voix glaciale et inanimée, comme si un autre parlait par sa bouche : « Il y a quatre-vingt-dix-neuf ans, un de mes ancêtres visita votre région. Selon les archives royales, vos ancêtres se révoltèrent et furent étranglés jusqu’au dernier. Et pourtant, d’après ce que je vois, votre lignée ne disparut pas de la face du monde… Qui d’entre vous est en mesure de me donner une explication convaincante à ce sujet ? »

 

Le plus âgé des Arbre-de-Plein-Ventois répondit au roi Théodore. C’était Emmanuel, le vieillard de quatre-vingt-dix-huit ans qui naquit de la graine qui portait le nom d’Élias. Il était le seul à être encore en vie parmi ceux qui virent le jour grâce au blé gravé. Sa barbe était longue jusqu’aux genoux, il parlait lentement et ses mots ressemblaient à des coups de pierre : « Ton ancêtre qui arriva sur notre montagne était un assassin. Les péchés qui sont décrits dans vos archives sont vrais. Il a voulu détruire notre lignée, mais il n’y parvint pas. Et toi tu viens, un siècle plus tard, en cherchant une explication convaincante sur le fait que nous soyons encore en vie. Tu cherches des explications, toi qui avec tes semblables assassinez et envoyez tous les innocents sur le bûcher ? La seule chose que vous connaissez c’est le feu par lequel vous torturez les hommes. Allumez-le donc votre feu ! Nous survivrons grâce à la Justice ».

 

La voix glaciale du roi retentit : « Vous survivrez comme la dernière fois : vous vous cacherez comme des lièvres dans les buissons et de la même manière que vos ancêtres. Vos femmes se prostitueront aux démons qui les mettront enceintes comme vos mères et vos grand-mères ».

 

Le vieil Emmanuel parla d’une voix que la colère avait rendue torturante : « C’est toi le lâche, le couard et le tueur d’innocents ! Toi et tes ancêtres ! Celles qui se sont prostituées aux démons, c’étaient ta mère et les mères de tes ancêtres… Si je n’étais pas lié à mon serment ancestral, j’aurais lavé ta grossièreté par le sang. Apprends, toi et tes semblables, qu’à Arbre-de-Plein-Vent, la vie se perpétue grâce à la Justice. Lorsque ton ancêtre fit étrangler nos grands-pères, des moineaux posèrent sur la margelle de ce puits des graines de blé où étaient inscrits les noms de nos morts. Ce sont ces graines qui fécondèrent nos mères. Si tu nous tues, les moineaux amèneront de nouvelles graines de blé, elles aussi gravées par la Justice, pour perpétuer notre lignée… ».

 

Dès que le vieillard eut fini de parler, le roi resta figé comme une statue durant une minute. Ensuite, il se retourna et pénétra dans sa tente. Il avait entendu ce qu’il voulait. Il ordonna à son armée d’encercler et de garder le petit village pour que personne ne fuie dans la montagne. Il s’enferma ensuite dans sa tente durant une journée entière et ne sortit voir personne.

 

Le lendemain après-midi, les soldats entrèrent dans toutes les maisons du village et prirent par la force tous les blés gravés qui se trouvaient à côté des veilleuses. Anastasia, l’arrière-petite-fille d’Alexis prit la graine de son grand-père, la serra dans son poing et refusa de la donner aux soldats. Ces derniers la couchèrent sur la table et lui coupèrent la main. Et lorsqu’ils eurent ramassé toutes les graines, ils traînèrent tous les Arbre-de-Plein-Ventois jusqu’à la place publique parce que le roi souhaitait leur parler. Des nuages gris et sinistres s’étaient amoncelés au-dessus du village. Théodore III les attendait assis sur un étrange trône de bois. Sa voix était aussi glaciale que la veille sauf qu’elle devenait criarde quand il prononçait certains sons.

 

« Mon souhait n’est pas de vous anéantir, hommes et femmes d’Arbre-de-Plein-Vent… Je ne vous hais point. Je suis roi et il m’est interdit de m’adonner à la passion, à la haine et à l’amour. Les paroles de vos vieillards ne me mettent pas en colère. Je ne suis pas monté jusqu’ici pour punir les dires d’un vieillard… Je suis simplement venu jusqu’à votre rocher pour écraser la vermine qui excite l’homme et qui le détourne de son but… »

 

« Quelle ne fut pas la stupéfaction des Conseillers du Royaume lorsqu’ils apprirent que je voulais conduire une expédition contre votre village. Ils ont pensé que j’étais fou de vouloir escalader les vulgaires rochers du Tonnerre. Ils s’étonnent encore maintenant de vous voir en vie malgré la volonté de mon arrière-grand-père : "Pourquoi je ne vous fais pas étrangler pour en finir…". Mais ils sont eux aussi des idiots parce qu’ils sont incapables de comprendre réellement et de voir le Rêve avec les yeux de l’âme… ».

 

« Arbre-de-Plein-Ventois, avez-vous jamais pensé aux raisons qui font que votre sang coule dans vos veines et vous maintient en vie ? Avez-vous jamais senti que chaque chose contient sa fin, c’est-à-dire sa forme parfaite ? Avez-vous jamais pensé quelle serait la forme parfaite de l’homme ? Sûrement pas celle d’un bipède qui grandit, vieillit, meurt et enfin devient une poignée d’os et de cendre. Ce n’est sûrement pas un être qui croit avec arrogance que son but est de monter au ciel avant qu’il ne soit livré aux entrailles de la terre. Le but réel de l’homme éphémère, c’est de devenir un cochon immortel, un quadrupède qui engraissera tout le temps sans lever la tête et qui grognera sans cesse à cause de sa peur. Car seule la Peur Séculaire nous fait don de l’immortalité ».

 

« Oui, Arbre-de-Plein-Ventois, la destinée de l’être humain est de devenir un homme-pourceau immortel et apeuré. La vermine de l’offense qu’il porte en lui le détourne du droit chemin. Cette vermine, c’est moi qui l’écraserai. Il aurait fallu que quelqu’un dégaine la baguette dorée de Circé pour toucher le corps des hommes et les purifier de leur offense. C’est pour cela que je suis là, en face de vous… ».

 

« Je ne suis pas offensé de vous voir en vie malgré la volonté de mon ancêtre, Arbre-de-Plein-Ventois… Je ne suis pas vexé de vous voir défier la mort. Ce qui m’irrite, c’est que vous n’ayez pas peur que votre roi ordonne que l’on vous torde le cou. Ce qui m’agace c’est votre intrépidité devant le sabre puissant et la force des soldats. Je me fâche quand je vous vois vivre sur le mont Tonnerre en ne craignant pas que sa foudre vous brûle le corps. J’enrage que vous ayez appris à rechercher le blé gravé et que vous croyiez que vous survivriez par la Justice et non par la Peur. Une vermine a envahi l’esprit de chacun d’entre vous. C’est cette vermine que je dois écraser pour vous libérer et vous conduire vers une destination véridique… Ouvrez les yeux et vivez le Rêve qui se trouve devant vous. L’Immortalité vous attend… ».

 

Le roi Théodore III interrompit son délire insensible et jeta un regard investigateur sur les visages des villageois. Il leva ensuite sa main qui tenait un sac en cuir : « Dans ce sac se trouvent les graines de blé gravées qui fécondèrent les femmes de votre village lorsque leurs maris furent étranglés. Mes soldats vont les moudre devant vous… Ils vont ensuite les mêler avec de la farine qu’ils vont pétrir et transformer en pain. Enfin, ils vont allumer un feu pour le faire cuire… ».

 

Après avoir prononcé ces paroles, il donna le sac en cuir à l’un de ses officiers. Les soldats apportèrent un petit moulin et y mirent une à une les cent onze graines gravées et les broyèrent lentement. L’effroi obscurcit les visages des Arbre-de-Plein-Ventois. Les femmes et les plus jeunes pleuraient silencieusement. Quelques minutes plus tard, les soldats finirent leur travail. Ils obtinrent une petite assiette de farine. Ils la mélangèrent à une plus grande quantité de farine, y ajoutèrent de l’eau et confectionnèrent un pain bien rond qu’ils firent cuire sur des pierres rougies par le feu. Avant de le mettre au feu, le roi écrivit avec son couteau une phrase incompréhensible : Va maintenant dans l’étable à porcs, et couche avec tes compagnons.

 

Dès que le pain fut prêt, le roi ordonna qu’on le place sur une assiette en bois et dit aux Arbre-de-Plein-Ventois : « Voici le temps venu d’écraser la vermine que vous portez en vous. Celui qui d’entre vous refusera de manger un morceau de ce pain, il sera étranglé et son corps sera jeté dans le puits pour qu’il y pourrisse à jamais. Il en est de même pour les femmes, les enfants et les nouveaux-nés. Ceux qui mangeront un morceau sans le vomir ne seront pas tués, mais ils viendront avec moi. Je leur offrirai des richesses, des titres de noblesse, je ferai d’eux des Conseillers du Grand Royaume et ils auront les pouvoirs dont ils n’ont jamais rêvé. Parce que de tels honneurs ne conviennent qu’à ceux qui anéantissent la vermine qu’ils ont dans l’âme. Je vous ordonne de rester toute la nuit dans cette place. Je reviendrai demain à l’aube. Jusque-là, vous aurez décidé si vous souhaitez vivre ou si vous voulez que mes soldats vous tordent le cou ». Après avoir parlé ainsi, Théodore III se retira et ses soldats restèrent là pour garder les villageois.

 

Aucune voix ne se fit entendre sur la place jusqu’au coucher du soleil. Dès que la nuit tomba, un léger murmure se fit entendre. C’est alors que retentit la voix tonitruante du vieil Emmanuel : « Arrêtez de discuter, Arbre-de-Plein-Ventois… Vous ne comprenez pas qu’en murmurant ainsi nous jouons le jeu de cet assassin ? C’est pour cela qu’il ne nous demanda pas de choisir tout de suite et qu’il nous donna toute la nuit. Il l’a fait pour que nous soyons dominés par la peur et que nous mangions les âmes de nos ancêtres. Arrêtez donc de discuter et préparez vous à être étranglés. N’ayez pas peur pour notre lignée, la Justice nous sauvera ».

 

Une voix de jeune homme se fit entendre dans la foule. Au début, elle fut hésitante, mais, petit à petit, elle devint tranchante et nette : « J’aurais dit la même chose, Emmanuel, si j’étais comme toi aussi près de la mort… Mais moi je n’ai pas encore eu le temps de goûter aux plaisirs de l’amour, de vivre le bonheur de féconder la femme, de voir mes enfants naître, grandir, tomber amoureux et devenir parents eux aussi… Je n’ai même pas vu le temps effacer les dessins que j’ai sculptés sur les troncs d’arbres et la pluie polir toutes les pierres que j’ai gravées. Je n’ai même pas vu mon canif d’enfant se rouiller. Je ne me suis pas encore rassasié de voir l’aube, la fin du jour, le silence de la nuit, le gazouillement des oiseaux, le hurlement des loups et l’épanouissement des fleurs sur les rochers. Est-ce que ça vaut la peine de perdre tout cela pour un petit morceau de pain ? Ces graines que nos grands-mères avaient posées près des veilleuses étaient-elles si importantes que cela ? Est-ce que ça vaut la peine que nous disparaissions tous ? Même si jadis elles nous sauvèrent, devrions-nous mourir à cause d’elles ? »

 

La voix d’Emmanuel devint tremblotante de colère : « Tu parles de joie de vie, toi qui te caches dans la nuit, derrière l’ombre de la foule ? Pourquoi ne dis-tu pas ton nom pour que ta mère l’entende et apprenne pour qui elle fut en mal d’enfant ? Tu parles de la joie de tomber amoureux, de féconder la femme, de mettre au monde et d’élever des enfants, de voir le jour et d’entendre la nuit… Crois-tu que tout cela n’est régi par aucune loi ? Sache donc que dans la vie, il n’y a que deux lois : celle de la Force et celle de la Justice. Sache également que notre loi est celle de la Justice. C’est pour cela que nous ne mangerons pas le blé gravé que la Force d’un roitelet broie, pétrit et fait cuire sous nos yeux. Nous ne deviendrons jamais les serviteurs de l’injustice. Le blé gravé a fécondé nos mères. Si nous avalons une bouchée de ce pain, nous commettrons une injustice. Nous échapperons peut-être à l’étranglement, mais nous serons perdus à jamais… ».

 

Les paroles du vieillard provoquèrent de nouveaux murmures. La nuit était tombée pour de bon. Quelques instants plus tard se fit entendre une voix différente de la précédente : « Ce que tu dis n’a rien à voir, Emmanuel. Tes cheveux blancs ne signifient pas que tes propos sont toujours justes. Si tu veux parler, fais-le pour ton propre compte et laisse-nous mener notre vie comme bon nous semble. Tu parles d’une Justice qui, soi-disant, sauva notre lignée. C’est une très belle histoire à raconter les nuits où le vent souffle en furie. Mais laissons ces sornettes de côté parce que notre vie se trouve au bord du précipice. Il n’y a pas de justice. La seule justice qui soit, c’est le désir passionné de l’homme pour vivre. Nous sommes tous nés pour vivre. Si je dois ma vie au blé gravé, peu m’en chaut de le manger pour continuer à vivre. Et pour que nul d’entre vous ne dise que je ne parle que dans la nuit, je suis Basile, fils de Denis qui tua le loup aux yeux rouges et qui succomba à ses blessures peu après son combat inégal. C’est grâce à lui que les bêtes de notre village furent épargnées ».

 

Il y eut une minute de silence après les dires de Basile. Ensuite, une voix stridente retentit de la foule. C’était celle de sa mère Alexandra : « Ton père fut bienheureux d’avoir eu le cœur mangé par le loup. Je me souviens comme d’hier du moment où ils me l’amenèrent tout dévoré à la maison. Les villageois le glorifiaient parce qu’il avait tué le loup et moi je les maudissais parce que j’avais perdu mon compagnon. Ce soir, je dis qu’il a eu de la chance de ne pas t’avoir écouté. Tu peux manger sans crainte les âmes de tes ancêtres. Fais-le, mais tu ne seras plus mon fils. J’aurais mille fois préféré enfanter du loup aux yeux rouges et pas de toi ».

 

Après Alexandra, le vieil Emmanuel reprit la parole. Sa voix ne tremblait plus de colère, elle paraissait désormais couverte d’amertume : « En vérité, ce roi ne ressemble en rien à ses ancêtres. Ceux-ci étaient des assassins, des bouchers, des brutes qui s’abreuvaient de sang. Celui-ci vit en dévorant les âmes humaines. C’est pour cela qu’il est venu ici : pour anéantir nos âmes. Il sait qu’en nous faisant tordre le cou, nous allons simplement mourir. Il veut nous détruire pour de bon et nous faire manger les graines qui nous ont donné naissance. Il veut que nous nous entredévorions. Voyez comment, avec ses machinations, il parvient à semer la discorde entre nous et à opposer le fils à sa mère, à celle qui le mit au monde… Je vous en conjure, Arbre-de-Plein-Ventois, restons unis jusqu’au matin. Restons silencieux toute la nuit et reprenons cette discussion à l’aube, lorsque nous pourrons nous regarder dans les yeux ».

 

Une fois encore, personne ne respecta les paroles du vieil Emmanuel. Peut-être parce qu’il n’y avait pas de vent cette nuit-là et que les nuages cachaient les étoiles. Dans les ténèbres, plusieurs tombèrent dans le piège du roi. Les murmures ne s’arrêtèrent pas, ils devinrent, au contraire, plus intenses. Ce n’est pas la mort prochaine, mais la possibilité de choisir que le roi Théodore III leur donna qui tenta l’âme des Arbre-de-Plein-Ventois. S’ils savaient que leur mort était certaine, ils allaient tous mourir en gardant leurs principes. Désormais ils avaient une chance d’être sauvés. Cet homme était né pour dévoyer les hommes et leur faire oublier la Justice. Le vieux conte du blé gravé que les moineaux avaient posé sur la margelle du puits s’effaçait petit à petit devant la possibilité d’avoir la vie sauve. Il ne suffisait que de manger une bouchée de pain. Plus l’aube approchait, plus les villageois succombaient à ce dilemme.

 

Un peu avant l’aurore, la tension monta entre les villageois. Les murmures dégénérèrent en dispute. On entendait plus que des voix, des menaces, des malédictions et des prières. Il était évident que le village s’était scindé en deux. D’un côté, il y avait ceux qui disaient qu’ils ne mangeraient jamais les graines qui leur ont donné naissance parce que la Justice les sauverait et pas la logique ou l’instinct et, de l’autre côté, il y avait ceux qui disaient qu’ils ne voulaient pas mourir parce que leur souhait était de tomber amoureux, d’élever des enfants et de ne pas perdre la vie à cause d’une vieille histoire. Désormais on n’entendait plus que des cris, des mots et des phrases recouvertes par des mots plus forts comme « logique », « Justice », « folie », « injustice », « vie », « mort », et cetera. On ne pouvait plus comprendre ce que chacun disait dans la nuit sauvage.

 

Au lever du soleil, ils se turent et se regardèrent dans les yeux. Au regard, il était facile de comprendre à quel camp chacun appartenait. Ceux qui regardaient fermement vers l’avant étaient prêts à subir l’étranglement. Ceux qui avaient la tête basse et les paupières frémissantes étaient résolus à manger une bouchée du pain que l’offenseur avait fait confectionner pour briser l’âme des Arbre-de-Plein-Ventois. Ceux qui décidèrent de manger du pain étaient dix fois plus nombreux que ceux qui choisirent la mort. Le vieil Emmanuel fut surpris lorsqu’il vit ses six petits-enfants dans leur groupe. Il en fut au bord des larmes et, pris de chagrin, dit d’une voix accablée : « Nous avons détruit en une nuit ce que le Tonnerre nous avait mis dans l’âme. Du moins, soyons cent onze à être étranglés. Ne soyons pas moins en nombre que nos cent onze ancêtres, pas moins que les cent onze graines gravées… ».

 

C’est alors que le roi apparut sur la place publique. Il savait que le moment était propice puisque ses soldats l’informaient durant toute la nuit de ce qui se passait. Il avait évidemment tout bien arrangé. Il ordonna à ses bourreaux de préparer trois échafauds où il fit exécuter ceux qui à coup sûr refuseraient de manger le pain avec la formule de Circé. De cette manière, ils n’auraient pas influencé ceux qui voulaient vivre avec leurs yeux ou avec leurs paroles. Il évita même toute négociation avec eux. Il ne voulut pas leur donner une occasion de plus pour lui montrer qu’ils n’avaient pas peur de lui. Le vieil Emmanuel fut le premier à monter sur l’échafaud accompagné de ses deux petites-filles nommées Foi et Espérance. Lorsqu’on leur passa la corde au cou, le vieillard s’écria : « Père, avec ma mort, je t’offre une vie nouvelle ». Les bourreaux tirèrent la corde et les étranglèrent. Leurs mains restèrent unies même dans la mort. Les soldats n’arrivèrent pas à les séparer et les jetèrent tous les trois ensemble dans le puits. Ensuite, on fit monter à l’échafaud douze fois trois malheureux. Ce furent les vieux et les vieilles nommés Aurore, Matthieu, Georges surnommé Rapide-Éclair, Jourdain et son fils Télégone, Michel et Argénis, Anastasia et son fils Antoine, Florent et neuf de ses dix petits-enfants, Alexandra la veuve de Denis, Main-d’or, Pierre, Stéphane le jeune, Catherine et ses triplés, les six Alexis qui étaient nés de la graine d’Alexis, celui qui avait refusé de donner sa fille à Théodore Premier pour qu’il n’abîme pas sa beauté, les deux Déméter et enfin Éolia qui tenait son nom du vent. En montant sur l’échafaud, ils prononçaient tous la phrase d’Emmanuel : « Père, avec ma mort, je t’offre une vie nouvelle ». Dès que la mort s’emparait d’eux, les soldats les jetaient un à un dans le puits.

 

Dès qu’il en eut fini avec eux, Théodore demanda avec sa voix frigide à tous ceux qui voulaient vivre de faire la queue pour manger le pain qui avait été confectionné avec le blé gravé. Basile, le fils d’Alexandra qui, la veille, fut nié par sa mère, alla le premier avec ses deux enfants. Devant le pain, il dit la phrase : « Père, avec ma vie, je t’offre une vie nouvelle ». Ensuite il en prit une bouchée qu’il cracha dans la bouche de son fils, puis encore une qu’il cracha dans celle de sa fille et enfin une troisième qu’il avala. Derrière lui, il y avait Séphorus avec ses enfants et ses petits-enfants, Jean, le fils de Déméter, les six petits-fils d’Emmanuel avec toute leur famille, et beaucoup d’autres, des hommes, des femmes, des enfants et des couples d’amoureux. D’un pas hésitant, la tête basse, ils avançaient l’un derrière l’autre dans la queue qui leur sauverait la vie. Ils mangèrent les âmes de leurs ancêtres en prononçant tous la même phrase. Chaque fois qu’un Arbre-de-Plein-Ventois mangeait une bouchée de ce pain, sa figure se crispait étrangement à cause du chagrin et du plaisir et il susurrait la même phrase incompréhensible que le roi avait fait graver sur son pain sacrilège : « Va maintenant dans l’étable à porcs, et couche avec tes compagnons ».

 

À la fin, ils étaient plus de mille à avoir mangé de ce pain. Sur quinze personnes qui en mangeaient, il y en avait une qui changeait d’avis et qui se dirigeait vers l’échafaud. Chaque fois qu’il y avait trois personnes décidées à mourir, les bourreaux, après un signe du roi, les exécutaient et les jetaient dans le puits. Théodore ne voulait pas qu’ils soient beaucoup à ne pas obéir à la formule de Circé. Les autres, après avoir mangé du pain, allaient, toujours la tête basse, se mettre sur le côté droit de la place publique d’Arbre-de-Plein-Vent et attendaient les autres.

 

Tout fut achevé en fin d’après-midi lorsque les onze Arbre-de-Plein-Ventois qui demeuraient indécis choisirent enfin ce qu’ils allaient faire. Ils avancèrent tous ensemble avec hésitation, mangèrent la portion de pain qui leur était destinée en grommelant entre les dents : « Père, avec ma vie, je t’offre une vie nouvelle ». Ensuite, ils allaient se mettre du côté des vivants. Tous les villageois qui eurent la vie sauve avaient mangé le blé gravé qui avait continué leur lignée un siècle auparavant. Ceux qui refusèrent étaient déjà étranglés et leurs cadavres gisaient dans le puits. La fin fut proclamée par un conseiller du roi qui annonça ces nombres macabres : cent dix villageois furent étranglés. Plus de mille avaient choisi de vivre. Dès que cette fin fut signalée, le roi Théodore III poussa un cri de triomphe – pour la première fois dans sa vie – en disant une fois encore la formule antique : « Va maintenant dans l’étable à porcs, et couche avec tes compagnons ».

 

C’est alors que se passa une chose inespérée : de la foule de ceux qui avaient choisi de vivre sortit une jeune fille qui s’approcha de la dernière miche de pain maudit qui restait. C’était la belle Angélique, qui avait quinze ans et qui était l’arrière-petite-fille de quatre générations de Gabriella, celle qui fut mise enceinte par la graine de Constantin, celui qui n’avait jamais dormi avec une femme. De cette union ne naissaient que des filles appelées Angélique et toutes étaient d’une beauté indescriptible. Chaque fille qui naissait était plus belle que sa mère et à chaque fois, les villageois attendaient la naissance de la prochaine Angélique pour voir les faveurs que Dieu accorde aux hommes. Ceux qui choisirent de survivre furent très heureux de la voir faire la queue pour manger du pain. Sa mère et sa grand-mère avaient choisi l’étranglement et croyaient qu’elle les accompagnerait. Cette cinquième Angélique, fille de la quatrième et petite-fille de la troisième, frémit lorsque le conseiller annonça la fin et, comme une hypnotisée, se dirigea vers le talon. Quand elle y arriva, elle ouvra la bouche et, sous sa langue, se trouvait la mie de pain qu’elle devait soi-disant avaler. Elle la cracha dans sa paume et l’enfonça dans le talon en répétant à voix basse les paroles du vieil Emmanuel : « Ne soyons pas moins en nombre que nos cent onze ancêtres, pas moins que les cent onze graines gravées… ». Ensuite, elle alla aux échafauds et s’arrêta devant celui du milieu. Le roi Théodore fit signe à son bourreau de l’étrangler sur-le-champ. Ce dernier fut aussi ébloui par sa beauté extraordinaire et attendit quelques instants avant de lui serrer le cou. Durant ce laps de temps, la jeune fille en profita pour prononcer ses derniers mots qui n’étaient pas les mêmes que les autres étranglés. Elle dit une phrase énigmatique et ténébreuse : « Beau-Clair, l’issue se trouve derrière moi ». Son corps inerte fut évidemment jeté dans le puits.

 

Ainsi, grâce à Angélique, les Arbre-de-Plein-Ventois qui périrent ne furent pas moins que les cent onze malheureux qui avaient été massacrés quatre-vingt-dix-neuf ans auparavant. Ceci donna de l’ombrage au succès du roi Théodore III parce que ceux qui refusèrent d’être touchés par sa baguette magique étaient désormais au nombre magique. Il se fâcha contre le bourreau qui ne tordit pas tout de suite le cou de la jeune fille, ce qui lui permit de prononcer ses paroles mystérieuses. Après l’exécution de la malheureuse, le roi ordonna à ses archers de tuer les trois bourreaux et pas seulement celui qui avait tardé. Personne ne comprit le sens de cette décision. Leurs corps furent également jetés dans le puits.

 

Mais les Arbre-de-Plein-Ventois qui avaient choisi de manger le pain fait de blé gravé furent saisis par l’action et les dernières paroles d’Angélique. Ils tournèrent leurs regards vers Beau-Clair, le dixième petit-fils de Florent, le seul qui ne soit pas allé à l’échafaud avec son grand-père. C’était sûrement à lui que s’adressaient les paroles d’Angélique puisque, à Arbre-de-Plein-Vent, il n’y avait pas d’autres garçons de ce nom. C’était un jeune homme de dix-huit ans, grand comme un peuplier, avec des cheveux et des yeux noirs. C’était le plus beau garçon du village. Personne ne s’était douté de ce qui se passait entre lui et la dernière descendante de Gabriella. Ils ont voulu que leur relation soit secrète et, la veille, ils décidèrent de manger du pain pour vivre. En effet, le lendemain, ils se mirent à la queue, lui devant et elle derrière lui. Lorsqu’il la vit se diriger vers le talon et cracher sa bouchée, il ne fit pas le moindre geste pour l’en empêcher. Son regard s’obscurcit et prit la couleur de la cendre. Quand elle lui prononça ses paroles sibyllines, il resta figé, les yeux dans le vague, comme si quelqu’un lui avait dérobé l’âme. Depuis, il resta muet pour quatre-vingt-dix-neuf ans.

 

Très vite, on oublia Angélique et Beau-Clair parce que la journée était très chargée pour tout le monde. Après un nouveau signe du roi, les soldats conduirent vingt et un carrosses dorés jusqu’à la place publique. De ces voitures sortirent les vingt et un cochons que leur maître avait fait venir du monde entier et qui l’accompagnaient dans cette effroyable expédition. C’est alors que le roi prit le morceau de pain qui restait et le jeta aux cochons en criant aux hommes stupéfaits : « Regardez, Arbre-de-Plein-Ventois, le vieux monde sera mangé par le nouveau… ». En moins d’une minute, les cochons avaient dévoré le pain et grognaient avec impatience parce qu’ils en voulaient plus.

 

Ensuite, le roi croisa les bras et parla à ceux qui avant les cochons mangèrent de ce pain maudit. Sa voix était redevenue glaciale et neutre : « Vous viendrez avec moi, Arbre-de-Plein-Ventois, à la capitale du Grand Royaume. Il y a tout un pays que je dois toucher avec la baguette de la déesse terrible et j’ai grand besoin de ceux qui ont mangé les graines qui leur donnèrent la vie. Dorénavant, je vous considère comme ma suite. Demain nous partirons pour toujours de ce mont.

 

La journée se termina sur ces paroles abominables. Les Arbre-de-Plein-Ventois passèrent la nuit sur la place publique en digérant le blé gravé. Ils étaient sur la même place où leurs grands-mères et arrière-grands-mères avaient senti la Fleur Noire de Gabriella et, du fond du puits, les moineaux leur offrirent les graines de blé gravées. Mais cette fois-ci, ils n’osèrent pas d’en regarder la margelle et la nuit n’offre rien à ceux qui ne lui demandent rien…

 

À l’aube, ils partirent avec le roi, sa suite et ses soldats pour la capitale du Grand Royaume. Ils y arrivèrent après vingt jours. Le roi ordonna que les Arbre-de-Plein-Ventois habitent pour un mois dans une caserne. Un recensement détaillé des familles fut effectué. Après un mois, le décret royal fut annoncé : à chaque famille Arbre-de-Plein-Ventoise était offerte une maison luxueuse dans le centre de la capitale et le chef de chaque foyer était nommé dans un poste important du Grand Royaume. Ils devinrent officiers, magistrats, commerçants, instituteurs et même conseillers du roi. Personne de l’ancien conseil n’osa manifester son étonnement auprès du roi et lui demander ce que des gens qui jusqu’alors vivaient isolés sur des rochers noirs savaient sur les affaires du pouvoir.

 

Toutefois, après trois mois, il arriva quelque chose qui changea l’histoire du Grand Royaume. Le roi Théodore III, celui que l’histoire surnomma le Roitelet des Porcelets pour l’amour qu’il portait aux cochons, mourut subitement. Le palais annonça officiellement que sa mort était due à un arrêt cardiaque survenu durant son sommeil. Il va sans dire que la vérité était tout autre.

 

Quand il revint d’Arbre-de-Plein-Vent, le roi passait de plus en plus de temps dans sa porcherie. Là-bas, il parlait à ses cochons en utilisant un mélange de vers homériques et de grognements. Personne n’osait le déranger. Un matin, Théodore entra dans la porcherie et n’en sortit ni le premier ni le deuxième jour. À l’aube du troisième jour, ses officiers défoncèrent la porte et pénétrèrent dans l’établissement. À leur grande surprise, il n’y avait que des cochons et, sur un fauteuil, ils virent une Odyssée avec une reliure en or. Le roi avait disparu. Toute tentative de recherche fut vaine jusqu’au moment où l’un des officiers pensa à compter les cochons. Il y en avait vingt-deux, un de plus que les vingt et un cochons que le roi hébergeait dans sa porcherie. Ils n’en croyaient pas leurs yeux, mais c’était la seule explication : le roi Théodore III avait été métamorphosé en cochon. Il avait touché son propre reflet dans le miroir de la Vérité avec la baguette magique de Circé. De toute façon, tel était le but qu’il s’était fixé dans la vie. Ses officiers en gardèrent le secret. Le Grand Conseil du Royaume fut convoqué afin de trouver une solution. Après avoir dépassé leur surprise, les membres du Conseil mirent quelques minutes pour prendre une décision : comme ils ne savaient pas lequel des vingt-deux cochons était le roi, ils ordonnèrent de les abattre tous sur-le-champ et de les brûler après leur avoir arraché le cœur. Ils commandèrent également que ces cœurs soient cuits et offerts à dîner durant vingt-deux jours à la vieille mère de Théodore afin que son âme maladive retourne dans le corps qui l’avait engendré. Tout se passa comme prévu : les vingt-deux cochons furent abattus et, après que leur cœur soit arraché, furent brûlés et leurs cendres dispersées dans le vent. La mère du roi vint de son monastère et fut, sans savoir pourquoi, obligée de manger chaque jour de la soupe aux entrailles de porc. La porcherie royale fut fermée pour toujours… Personne ne pensa à voir l’Odyssée avec la reliure en or et les derniers vers soulignés par le roi Théodore III : « mais l’innombrable multitude des morts s’agita avec un si grand tumulte que la pâle terreur me saisit, et je craignis que l’illustre Perséphone m’envoyât, de Hadès, la tête de la Gorgone, cet horrible monstre ».

 

Tout le monde dans le Grand Royaume fut soulagé en apprenant la mort de ce roi dément. Son frère Théophile fut proclamé roi par le Grand Conseil. En une semaine, toutes les lois de son frère furent abolies et les anciennes furent toutes remises en vigueur. Par décret, toutes les Chimères furent effacées des portes du Grand Royaume. Sept cargaisons de hérissons aux épines empoisonnées furent importées des pays de l’océan sud-ouest. Ces bêtes furent lâchées dans les rues pour exterminer les serpents de la mort. La vie au Grand Royaume reprit un cours normal. Les riches devenaient de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres, les infirmes mourraient dans les coins de rue et les aliénés étaient, en temps utile, enfermés dans des asiles. Tout donc se passait comme toujours et comme dans tous les royaumes du monde. La seule chose qui resta du règne de Théodore III, du Roitelet des Porcelets, ce fut les plus de mille Arbre-de-Plein-Ventois qui à partir de rien se retrouvèrent au pouvoir. Lorsque les membres de l’ancien Grand Conseil demandèrent au roi Théophile de les congédier, celui-ci fut formel : « Ceux qui mangent les âmes de leurs ancêtres deviennent les serviteurs idéaux et par conséquent les meilleurs seigneurs… ».

 

***

 

Les années passèrent et le Grand Royaume vit enfin des jours de prospérité – du moins, c’est ce que disent les livres d’histoire. L’armée devint de plus en plus puissante, les guerres déclarées furent toutes gagnées, les royaumes voisins capitulèrent les uns après les autres, l’état fut plus organisé que jamais et la production s’accrut d’année en année. Le roi Théophile Premier fut succédé par son fils Théopompe III et ainsi de suite, de père en fils… Tous furent des rois vertueux et respectables et leurs noms furent inscrits dans les livres de la gloire. Il est évident que les livres d’histoire mentent. Le roi Théophile Premier et ses successeurs furent des monstres sanguinaires : pour remplir les caisses du palais, ils n’hésitèrent pas à sucer le sang du peuple, à voler les pauvres, à étrangler les impotents et à arranger des guerres où des âmes furent moissonnées… Quant au « bon fonctionnement et à l’excellente organisation de l’état », comme en parlent si bien les livres d’histoire, la vérité est que les quelques riches imposèrent un joug à la majorité écrasante du peuple. Ils instaurèrent leurs règles, distribuèrent une peur préfabriquée, des rêves vus et approuvés, neutralisèrent l’esprit, domptèrent la mémoire, firent l’éloge de l’esclavage et dressèrent des monuments au mensonge. Le peuple endurait ses martyres quotidiens et vivait ses quelques joies d’une manière définie par les seigneurs. Ils vivaient avec le regard fixé à terre et ne levaient jamais la tête.

 

Les Arbre-de-Plein-Ventois qui avait mangé les graines gravées étaient parmi ces seigneurs. Leur efficacité à ce poste était foudroyante. Ceux qui jusqu’à hier se nourrissaient du lait de leurs chèvres vivaient désormais du sang des pauvres avec une facilité sans pareille. Ceux qui n’avaient jamais fait de mal à personne commencèrent à déchirer les âmes des hommes. Ils le faisaient comme s’ils l’avaient dans le sang. Ils se mariaient à de riches aristocrates, faisaient des enfants, croissaient et multipliaient, prenaient racine dans la classe dirigeante et portaient des cravates en soie. Ils parlaient de progrès, de prospérité et de développement, à vrai dire de leur progrès, de leur prospérité et de leur développement, ils parlaient de justice, à vrai dire de leurs intérêts, ils parlaient de Dieu, à vrai dire de celui qui fit d’eux des seigneurs, ils parlaient de liberté, à vrai dire du droit des autres à n’être que leurs esclaves, ils parlaient de doutes, à vrai dire du droit des affamés de douter à cause de leur faim, ils parlaient de morale, à vrai dire du droit des rassasiés de ne considérer bénie que leur nourriture, ils parlaient de santé en disant que les rêves des pauvres étaient maladifs, ils parlaient de vie, à vrai dire de la mort des autres. Évidemment, ils ne parlaient jamais du Tonnerre et d’Arbre-de-Plein-Vent, du blé gravé et de leur ancienne vie.

 

Les années passèrent. Le village d’Arbre-de-Plein-Vent et son horrible histoire disparurent de la mémoire des hommes. Ceux qui avaient mangé le blé gravé étaient devenus très importants dans le Grand Royaume. Ils avaient évolué en une caste puissante qui persécutait chacun et le faisait étrangler à sa guise. Les membres des autres classes étaient jaloux d’eux pour leurs richesses et leur puissance, mais surtout parce que personne parmi eux et leurs descendants n’était mort ni tombé malade ni vieilli depuis le jour où ils mangèrent le pain du Roitelet des Porcelets. Seuls leurs enfants grandissaient, devenaient adultes et s’arrêtaient de vieillir quand ils arrivaient à maturité. Tout le monde considérait que leur lignée était bénie et des médecins et des mages du monde entier venaient les rencontrer. Tous les fous et dévots qui parlaient de l’homme qui désobéissait aux règles de Dieu et de la nature, le fer rouge les faisait taire en leur brûlant la langue. Les vieux Arbre-de-Plein-Ventois finirent par croire que s’ils avaient mangé les graines de leurs ancêtres, c’était parce que ce fut une volonté divine, qu’ils étaient les hommes d’une ère nouvelle, des élus qui devaient, pour prouver ce qu’ils valaient, manger la graine qui leur fit don de vie. Ainsi, finirent-ils par se convaincre qu’ils eurent raison de manger une bouchée de ce pain et que c’est pour cela qu’ils ont l’approbation de Dieu… Les autres, qu’ont-ils gagné en refusant et en mourrant étranglés ? Ils moururent sans avoir le temps de réclamer leur dû dans la vie. Il n’y avait désormais aucun doute : ils étaient devenus lâches face au Temps, à la Destinée et à l’Histoire. Le vrai héros est celui qui a la possibilité de changer, telle fut leur devise. De plus en plus, ils fabriquaient des machines qui contrôlaient les rêves et qui prévoyaient le futur. De plus en plus, ils pétrissaient des pains comme celui que le Roitelet des Porcelets avait fait confectionner pour eux, des baguettes qui contenaient l’âme des autres et les donnaient aux affamés. Celui qui en mangeait devenait à jamais leur complice, c’est-à-dire un serviteur idéal et par conséquent le meilleur des seigneurs…

 

***

 

Quatre-vingt-dix-neuf années s’écoulèrent depuis que les Arbre-de-Plein-Ventois mangèrent le blé gravé qui contenait l’âme de leurs ancêtres et qui perpétua leur lignée… Les premiers symptômes apparurent en été, le jour du quatre-vingt-dix-neuvième anniversaire de leur sacrilège : les visages des Arbre-de-Plein-Ventois et de leurs descendants se couvrirent d’une pâleur mystérieuse. Subitement, la lignée d’Arbre-de-Plein-Vent qui se croyait immortelle, ceux que tout le monde voyait comme une souche bénie par Dieu commencèrent à apercevoir sur leurs corps des marques d’une maladie inouïe : leurs corps commencèrent à pourrir pendant qu’ils demeuraient encore en vie. De jour en jour, leur chair se décomposait en laissant surgir leurs os comme des morts sans sépulture. Ils étaient presque au nombre de six mille personnes. Il y avait ceux qui étaient très vieux et âgés de plus de cent cinquante ans (ceux qui avaient mangé le blé gravé à Arbre-de-Plein-Vent), leurs enfants, leurs petits-enfants, leurs arrières-petits-enfants qui étaient en bas âge. Tous devinrent des morts-vivants. D’un jour à l’autre et au fur et à mesure que l’été avançait, les descendants des Arbre-de-Plein-Ventois pourrissaient de plus en plus, devenaient de plus en plus affreux, exhalaient une odeur infecte et avaient des douleurs atroces. Il ne restait que leurs squelettes puisque leur chair, rongée par les vers, se détachait et tombait à terre.

 

Le spectacle était affreusement indescriptible : on aurait dit que le chien des enfers était monté sur terre pour dévorer les corps des vivants. C’était comme si toutes les divinités infernales et mythiques s’étaient liguées pour engendrer un monstre friand de la chair de ses semblables, comme si les âmes des ancêtres se réveillèrent dans le corps de leurs descendants pour se venger de leur blasphème. C’était un vrai désastre mais aussi une réponse pour les cadavres brûlés des fous et des sorcières, pour les enfants des mines qui mouraient atteints de pneumonie, pour les pauvres qui s’éteignaient dans les coins de rue, pour les restes des soldats démembrés et pour les dépouilles des serfs étranglés pour avoir osé voler une poignée d’orge ou de riz. C’était une réponse pour la Justice qu’ils renièrent le jour où ils mangèrent le blé gravé.

 

Il est évident que les médecins et les savants du Royaume ne purent rien faire pour les aider. C’était la première fois qu’ils voyaient une chose pareille et ils prièrent que ce fût la dernière. Les alchimistes reconnurent qu’ils avaient à faire avec une force bien plus grande que leur art et qui ne peut être domptée. Les poètes écrivaient des vers ambigus sur quelque ange obscur qui n’avait pas d’yeux et qui nous traquait sans cesse avec ses longs ongles prêts à nous déchiqueter. Effarés, les prêtres répondirent que Dieu ne pose pas toujours des embûches au Diable et que le plus souvent, Il brille par Son absence.

 

Lorsque les Arbre-de-Plein-Ventois comprirent ce qu’il leur arrivait, il était trop tard. Tout chancelait sous leurs pieds. Ils tentèrent de se suicider en utilisant des moyens et des méthodes inimaginables : ils buvaient du poison, tombaient à la mer avec une pierre au cou, embrassaient de la dynamite allumée, se jetaient dans des ravins, se plantaient des poignards dans le cœur, se tiraient dessus avec des balles en plomb, en argent et en or. Mais en vain : les descendants des Arbre-de-Plein-Ventois n’arrivaient pas à mourir. C’était comme si la mort les prenait en aversion. Lorsque le jeune roi Théopompe VI ordonna que l’on destitue tous les morts vivants de leurs pouvoirs, que l’on retire tous leurs privilèges et que l’on dresse des bûchers pour les exécuter, les Arbre-de-Plein-Ventois acceptèrent sans aucune résistance. Mais ni les flammes n’eurent le temps de consumer leurs corps. Elles s’éteignirent sans pouvoir réduire en cendres leurs corps rongés par les vers…

 

Évidemment, le Grand Conseil du Royaume dut se réunir pour une fois encore. Ils décidèrent de faire arrêter les Arbre-de-Plein-Ventois et leurs descendants et, puisqu’ils ne mourraient pas, de les exiler provisoirement dans la région des Marais jusqu’à ce qu’on trouve une île déserte pour les y emmener. Ils les obligèrent également à porter des masques et des cagoules noires pour cacher leurs traits abominables parce qu’en les voyant, les habitants du Grand Royaume auraient pu, à cause de l’effroi, s’abandonner à la désobéissance, à la révolte et à la destruction.

 

Les six mille Arbre-de-Plein-Ventois se retrouvèrent dans les Marais. Chaque famille y arriva avec son carrosse luxueux qui était surchargé (par habitude et non par besoin) de leurs objets de valeur qui étaient transportables. Le spectacle était vraiment étrange : des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants se déplaçaient en portant des masques grotesques. La première nuit, les plus vieux allumèrent un grand feu et s’assirent autour pour discuter. Ce ne fut pas facile : certains criaient et d’autres maudissaient, priaient et se donnaient de faux espoirs. Les mères pleuraient, hurlaient et répétaient que leurs enfants n’avaient rien fait de mal pour voir leur chair pourrir et se remplir de vers. Et toutes ces voix sortaient de ces masques immobiles et ressemblaient à des ronflements hagards et menaçants. Combien absurdes sont les œuvres humaines ! C’est alors qu’une voix se fit entendre : « Femmes, ne pleurez plus… Nous avons choisi l’Injustice, nous l’avons servie et c’est par elle que nos enfants sont nés. C’est nous qui avons niché dans nos corps tous ces vers qui nous rongent aujourd’hui. C’est nous qui avons choisi de pourrir… ». C’était Stéphane qui parlait, le Grand Grammairien du Royaume.

 

Stéphane était l’arrière-petit-fils du vieil Emmanuel. À l’âge de six ans, il vit son grand-père monter à l’échafaud du Roitelet des Porcelets et quelques instants plus tard, ses parents l’obligèrent à faire la queue pour manger le blé gravé. Il devint Grand Grammairien du Royaume et les vieux sages disaient qu’ils n’avaient pas vu d’homme aussi intelligent depuis l’époque de Théodore III. Il parlait couramment douze langues et il paraissait qu’il avait appris par cœur le contenu des cent mille codes de la Bibliothèque du Grand Royaume qu’il avait lui-même organisée. Ce soir-là, touchés par le désespoir, ses semblables se turent pour l’écouter. Il portait un masque horrible qui représentait un loup sanguinaire. Son choix n’était évidemment pas dû au hasard.

 

« Mettez-le-vous en tête, Arbre-de-Plein-Ventois, tout fut perdu pour nous à partir du jour où nous mangeâmes les graines de nos ancêtres. Jusqu’alors, nous vivions dans la Justice. C’est elle qui nous donnait naissance, nous nourrissait, nous maintenait en vie et nous permettait de dormir en paix. Femmes, je souffre pour vos enfants et pour mes petits-enfants qui pourrissent de jour en jour. Mais c’est nous qui choisîmes de perpétuer notre lignée dans l’Injustice. Nous mangeâmes le pain du Roitelet des Porcelets et nous devînmes ce qu’il souhaitait : des seigneurs qui tyrannisèrent le peuple. Ne sous-estimez pas le Roitelet des Porcelets parce que son plan a réussi. Il a fait de nous ce qu’il voulait : des coupables qui engendreront d’autres coupables et ainsi de suite… »

 

« Non, nous ne devons pas pleurer et hurler… Ce qui nous arrive, nous l’avons choisi tandis que ce que nous fîmes aux autres, nous l’imposâmes sans leur donner l’embarras du choix. Quand les autres disaient que nous étions de "souche bénie", nous étions fiers et heureux. Nous nous faisions des illusions en disant que nos actes étaient justes et que la vraie Justice était en fait l’Injustice. Voilà ce que nous sommes : nous avons choisi d’être bourreaux et pas innocents. Ceux qui mettent la corde au cou et pas ceux qui en ressentent l’étouffement. Nous avons égorgé, tué, insulté et déshonoré. Nous avons mangé et digéré ceux qui nous ont donné naissance. Le chien qui nous dévore le visage et les vers qui rongent notre corps sont désormais notre seule récompense ».

 

Telles furent les paroles de Stéphane. Le silence s’abattit sur toute l’assemblée. On n’entendait que le bruit du bois que le feu consumait lentement. Un peu plus tard, Basile, fils de Denis et d’Alexandra, prit la parole. Il portait un masque qui représentait un serpent : « Ce que Stéphane dit est juste. C’est nous qui avons planté les vers autant dans nos corps que dans ceux de nos enfants. Moi je suis celui qui vous a conduit à manger le pain pour échapper à l’étranglement. À l’époque, j’avais trouvé les arguments adéquats pour plaider en faveur de l’injustice. À présent, je ne peux trouver un moyen pour mettre une fin à nos jours. Même la mort s’est dégoûtée de nous ! ».

 

Personne ne prit la parole pour contester Stéphane et Basile. Les Arbre-de-Plein-Ventois avaient désormais compris l’injustice qu’ils avaient commise. La seule chose qu’ils désiraient maintenant c’était de se livrer à la Justice, d’être mis à l’épreuve et de mourir. Stéphane reprit la parole.

 

« Écoutez-moi, Arbre-de-Plein-Ventois, nous allons nous livrer à la Justice comme nous avons succombé à l’Injustice : en demandant le blé gravé. Nous savons tous où nous pouvons le rechercher. Il n’y a donc qu’une seule issue pour nous : retourner à Arbre-de-Plein-Vent, y retrouver le blé gravé et la Justice qui nous mènera à la mort. Mais l’histoire, celle que nous voulons oublier, est le meilleur enseignant : pour que les moineaux nous apportent le blé gravé, nous devons le rechercher dans la nuit et sentir la Fleur Noire de Gabriella. Et personne ne sait où est cachée cette fleur. »

 

Les paroles de Stéphane furent accompagnées d’un grand murmure qui s’apaisa petit à petit. Après quelques instants, le silence régna à nouveau sur cette foule déplorable. Ils se sentaient tous dans l’impasse. C’est alors que quelqu’un dans la cohue cria les noms d’Angélique et de Beau-Clair.

 

Les plus jeunes, c’est-à-dire la majorité, levèrent les épaules en signe d’étonnement. Ces noms ne leur disaient rien. En entendant ces deux noms, les anciens Arbre-de-Plein-Ventois, ceux qui étaient nés sur le mont Tonnerre, tombèrent en léthargie pour quelques instants : sous leurs yeux passèrent clairement, l’une après l’autre, toutes les images atroces de cette journée qu’ils vécurent quatre-vingt-dix-neuf ans auparavant, lorsque le Roitelet des Porcelets leur présenta le pain confectionné avec les âmes de leurs ancêtres. C’étaient des images qu’ils croyaient tombées à jamais dans l’oubli et qu’ils ne voyaient même plus dans leurs cauchemars. Évidemment, dans ce rêve bizarre, ils virent également Angélique, la dernière descendante de Gabriella, la jeune fille de quinze ans qui abandonna les vivants pour mourir étranglée afin que les morts ne soient pas moins que les cent onze noms qui avaient été gravés sur les graines. Ils entendirent encore une fois les dernières paroles mystérieuses de la jeune fille lorsque le bourreau, fasciné par sa beauté, attendit quelques secondes avant de l’exécuter : « Beau-Clair, l’issue se trouve derrière moi ».

 

Beau-Clair était le seul Arbre-de-Plein-Ventois emmené par le Roitelet des Porcelets qui n’était pas devenu comme ses compatriotes qui s’étaient emparés du pouvoir. Quand son Angélique mourut devant ses yeux, son regard s’assombrit et il demeura muet. Personne depuis n’a pu communiquer avec lui. Au début, beaucoup tentèrent de le consoler en lui disant qu’avec son silence, il n’allait pas ramener sa bien-aimée et la seule chose qui lui restait c’était d’oublier Angélique et la bouchée de pain qu’il avala. Toute tentative fut inutile, Beau-Clair demeura silencieux. Lorsqu’ils en eurent assez, ils l’enfermèrent dans une cellule du plus lointain des monastères de la Côte Septentrionale. Ils ne voulaient plus le rencontrer parce qu’il leur rappelait leur passé. Ils ont tellement veillé à l’oublier que Beau-Clair ne figurait même pas sur les listes qui les exilaient dans la région des Marais…

 

Dans leur désespoir, les damnés se rappelèrent d’Angélique et de Beau-Clair. Ils se souvinrent surtout des dernières paroles de la jeune fille s’adressant à lui et se rapportant à une issue qui se trouvait derrière elle. Ensuite ils pensèrent à Gabriella, la mystérieuse et affreuse sorcière qui donna aux femmes d’Arbre-de-Plein-Vent la Fleur Noire qui leur permit, en la sentant, de sortir de la nuit noire. Il n’y avait aucun doute, le secret de Gabiella allait de mère en fille. Qui d’autre que sa dernière descendante pourrait connaître l’endroit où était cachée la Fleur Noire ? Au moment de sa mort, Angélique parlait sûrement de cette fleur à Beau-Clair en lui disant que l’issue se trouvait derrière elle…

 

Ils décidèrent que Stéphane, Basile et Séphorus se rendent au monastère lointain pour trouver Beau-Clair et le supplier de les aider. De toute façon, il avait aussi mangé du blé gravé et devrait lui aussi pourrir. Ils voyagèrent trois jours en carrosse. Pour arriver jusqu’à sa cellule, ils durent également voyager durant une demie journée à dos d’âne. Ils le trouvèrent en train de sculpter un bâton avec son couteau. Effectivement, la moitié de son visage avait été mangée par le chien des enfers. L’autre moitié était belle et épargnée, ce qui faisait une contradiction effrayante. Malgré le fait qu’il avait plus d’un demi-siècle à voir quelqu’un, il demeura indifférent devant les trois hommes masqués. Ceux-ci lui parlèrent et lui dévoilèrent leur identité. Ils lui dirent tout sur la malédiction qui frappa les Arbre-de-Plein-Ventois parce qu’ils avaient mangé le blé gravé. Enfin, ils l’implorèrent de les aider. Mais lui demeurait toujours indifférent et continuait à travailler comme s’il était seul. C’est alors que Stéphane répéta mot à mot les paroles d’Angélique…

 

Une lueur étrange éblouit les yeux de Beau-Clair. Il resta longtemps à regarder ses anciens compagnons. Voyant que ses paroles avaient de l’effet sur lui, Stéphane continua à lui parler. Il lui dit à propos de la Fleur Noire, de leur nécessité de demander de remanger du blé gravé pour qu’ils reviennent à la Justice et qu’ils se reposent en paix et des dernières paroles d’Angélique qui se rapportaient sûrement à la malédiction qui les a frappés. Il lui rappela l’énervement du Roitelet des Porcelets en entendant ces paroles. Beau-Clair interrompit Stéphane avec un signe de la main et lui fit comprendre qu’il voulait de l’encre, du papier et une plume. Ils avaient heureusement pensé à en apporter…

 

Beau-Clair écrivait très lentement et grattait le papier avec la plume. Il avait quatre-vingt-dix-neuf ans à écrire. Évidemment, son écriture ressemblait à des hiéroglyphes. Seul Stéphane fut capable de la déchiffrer :

 

« Chaque soir, j’allais retrouver Angélique. Dès que tout Arbre-de-Plein-Vent s’endormait, nous nous rencontrions à la fontaine du Carrefour. On se cachait de tous sans raison apparente, mais c’était elle qui le voulait. Tout le monde ignorait notre amour. La nuit que le Roitelet des Porcelets nous emmena sur la place publique, nous fûmes également traînés dans la foule. Nous parlions avec des signes pour que personne ne nous comprenne. Je l’ai poussée à manger le pain qui contenait les âmes de nos ancêtres. Je ne pouvais pas supporter l’idée de perdre ses baisers, ce chagrin dans ses yeux, cette peur voluptueuse que je ressentais en l’embrassant. Elle me répondit par une phrase incompréhensible où je n’ai entendu que le mot « Justice ». Je lui dis que la Justice ne peut pas être plus forte que l’Amour. Le lendemain, je lui cédai ma place pour qu’elle aille manger sa bouchée la première. Ensuite, j’y allai moi aussi, le seul petit-fils de Florent qui voulut éviter l’étranglement. Je voulus vivre pour être avec elle. Mais elle garda sa bouchée sous la langue… »

 

« Ne me demandez rien sur la Fleur Noire. Je n’en ai jamais parlé avec Angélique. Je pense que nous ne méritons pas de salut après ce qu’on a fait. Nous avons mangé les graines qui nous ont mis au monde en parlant de Vie et d’Amour. En réalité, nous ne pensions qu’à notre vie, à notre amour-propre et à rien d’autre. Il n’y a que les justes qui meurent. Nous, qui sommes injustes, vivrons et pourrirons aux siècles des siècles ».

 

Dès qu’ils lurent le papier que Beau-Clair leur donna, ils comprirent que celui-ci n’avait plus rien à leur dire. Dans l’esprit de Stéphane, il n’y avait qu’une seule pensée : retourner à Arbre-de-Plein-Vent, lui et ceux qui avaient mangé les graines de tous leurs descendants. Sur la place où se trouvait le vieil arbre, ils allaient tenter de trouver le mot de l’énigme. Sur cette même place où on leur demanda de choisir entre Justice et Injustice et ceux-ci choisirent l’Injustice.

 

C’était la seule chose qui leur restait à faire. En partant du monastère de la Côte Septentrionale, ils emmenèrent Beau-Clair avec eux. Curieusement, celui-ci ne leur fit aucune objection. Après trois jours de voyage, ils arrivèrent aux Marais et rencontrèrent les autres. De là se mit en route une caravane de six mille hommes et femmes masqués. Il leur fallut cinq jours pour arriver au Mont Tonnerre avec leurs carrosses. Pour escalader la montagne et arriver au village, ils mirent encore deux jours. Ils passèrent tous les escarpements du roc sans aucune peur. Quand l’un d’eux tombait, il se relevait aussitôt et continuait son voyage. La mort les avait pris en aversion…

 

Ils arrivèrent enfin à Arbre-de-Plein-Vent. Tout était là comme ils l’avaient laissé quatre-vingt-dix-neuf ans auparavant : les maisons, les petits ustensiles, les fenêtres entrebâillées, la place publique, le puits, l’arbre au bord du précipice et même les échafauds où eurent lieu les exécutions. Le vent qui soufflait était toujours le même. À un certain moment, ils entendirent un grognement assourdissant : c’était la foudre. C’est alors que parla Basile : « Arbre-de-Plein-Ventois, enlevez vos masques. Nous sommes chez nous à présent ».

 

Effectivement, les six mille morts vivants ôtèrent leurs masques et les lancèrent au loin. D’un souffle fort, le tourbillon les emporta et les dispersa aux quatre vents, loin du Tonnerre et de leur village. C’est alors que les Arbre-de-Plein-Ventois se regardèrent pour la première fois. En regardant les autres chacun eut l’impression de se voir lui-même décomposé. C’était comme s’ils n’étaient pas six mille mais un seul homme injuste qui, aux confins du monde, cherchait à être mis à rude épreuve par le tonnerre.

 

C’est alors qu’arriva ce que Stéphane espérait : l’énigme fut résolue sur la place où se confrontèrent la Justice et l’Injustice. Soudain, Beau-Clair, comme hypnotisé, se dirigea vers les échafauds où le Roitelet des Porcelets fit exécuter tant de malheureux. Il s’arrêta devant l’échafaud du milieu comme Angélique quatre-vingt-dix-neuf ans auparavant. Il regarda derrière lui ; l’Arbre-de-Plein-Vent était penché au-dessus du gouffre. Il courut jusqu’au bord du précipice et disparut. Il ne s’y précipita pas puisque certains coururent jusque-là et le virent escalader le roc. Il s’était cramponné aux racines de l’Arbre-de-Plein-Vent qui jaillissaient nues du rocher. À l’endroit où les racines formaient le tronc de l’arbre, il y avait un creux. Beau-Clair tendit la main, attrapa quelque chose et le mit dans son sein. Ensuite, agile comme un félin, il remonta jusqu’au bord du précipice. Tout le monde se réunit autour de lui. Lentement, il retira l’objet qu’il avait dissimulé dans son sein et le posa comme un petit oiseau dans ses mains décharnées : c’était la Fleur Noire.

 

« Beau-Clair, l’issue se trouve derrière moi »… les dernières paroles d’Angélique avaient un sens qu’ils ne pouvaient imaginer. Derrière elle, l’échafaud, le bourreau et l’Arbre-de-Plein-Vent, dans un creux, ils pouvaient trouver ce qui leur serait offert seulement s’ils le demandaient… Par ailleurs, ceux qui avaient grandi à Arbre-de-Plein-Vent se souvenaient des paroles de Gabriella : « Sous chaque arbre, il y a un creux où se cache le grand secret… ». Cinq générations après Gabriella, deux siècles moins deux ans après la nuit où les moineaux apportèrent le blé gravé aux femmes, c’était Angélique, qui, morte depuis près d’un siècle, allait offrir la Fleur Noire à ceux qui avaient perdu tout espoir.

 

Plus tard, Stéphane prit la parole. Sa voix tremblait d’émotion : « Cette Fleur Noire que Beau-Clair tient entre ses mains est le seul chemin qui nous reste à prendre… Sentons-la, Arbre-de-Plein-Ventois. Il y aurait peut-être une place pour nous dans les ténèbres qui ne se trompent jamais. Nous avons mangé jadis les graines de nos ancêtres pour sauver nos vies. Maintenant, nous cherchons à rencontrer la mort sous n’importe quelle forme pourvu que nous nous arrêtions de voir nos corps se décomposer. Demandons à ceux que nous mangeâmes de nous venir en aide et de nous fermer les yeux. Demandons à la Justice de nous donner la mort… ».

 

La nuit tombait. Les Arbre-de-Plein-Ventois qui avaient mangé le blé gravé, avec leurs visages dévorés par le chien des enfers, s’assirent sur la terre de leurs ancêtres pour demander ce qu’ils eurent jadis renié. L’un après l’autre, ils sentirent la Fleur Noire. Ils s’abandonnèrent aux ténèbres qui ne se trompent jamais, à la nuit, qui était le seul chemin à prendre…

 

Et la nuit tomba. Une nuit qui enveloppe tout, qui demeure toujours la même, noire, inaccessible et donatrice de grandes nostalgies, d’antiques espoirs, d’amours haïssables et de confiances absurdes. Et les Arbre-de-Plein-Ventois, désespérés pour avoir mangé les graines de leur lignée et pitoyables parce que la mort leur tournait le dos, regardèrent la nuit en pleine face comme ces femmes quatre-vingt-dix-huit ans auparavant. Les fantômes, les revenants, les vampires et les démons encerclèrent ces damnés et prirent possession de leur âme. Ensuite, surgirent du puits comme des flammes bleues les moineaux qui étaient cent onze comme ceux qui avaient refusé de manger le blé gravé. Ils firent deux tours en l’air et ensuite se posèrent pour quelques instants sur la margelle du puits. Enfin, ils s’élancèrent et atteignirent des hauteurs inimaginables…

 

Les premières lueurs du jour donnèrent une fin aux épreuves des morts vivants. Ils tournèrent leurs visages vers le puits : sur sa margelle, il y avait cent onze graines de blé gravées. Ils s’approchèrent à pas hésitants. Ceux qui les aperçurent se tournèrent aux autres et leur dirent que sur chaque graine était inscrit le nom d’un mort. Le nom de ceux qui, devant le Roitelet des Porcelets, avaient préféré l’étranglement au lieu de manger l’âme de leurs ancêtres. On aurait dit, comme jadis, que Dieu eut gravé ces graines l’une après l’autre…

 

Basile, fils de Denis et d’Alexandra, celui qui quatre-vingt-dix-neuf ans auparavant fut le premier à manger le pain sacrilège, ouvrit son mouchoir noir et y posa les nouvelles graines. Le vieux Séphorus se rendit à la maison qu’il abandonna en cette maudite journée et apporta une marmite. Jean, le fils de Déméter la remplit d’eau provenant de la source des rochers et Pierre alluma un feu. Dès que l’eau bouillit dans la marmite, Basile ouvrit son mouchoir et y versa les graines gravées en disant : « Pardonne-nous, mon Dieu, nous avons vécu dans l’Injustice. Donne-nous la Justice à présent et aide-nous à mourir ».

 

Une heure plus tard, la potion étrange continuait à bouillir. Les Arbre-de-Plein-Ventois décharnés formèrent une queue interminable. D’un signe de la main, Beau-Clair leur montra que ce serait lui qui servirait la soupe. Ils se soumirent tous à sa volonté. Basile fut le premier à manger de ce potage. Cette fois-ci, il dit exactement le contraire de ce qu’il avait prononcé quatre-vingt-dix-neuf ans auparavant : « Père, avec ma mort, je t’offre une vie nouvelle ». Derrière lui, il y avait Séphorus avec sa famille, Pierre, Jean, Stéphane et les autres. En mangeant leur soupe, ils répétaient tous la même phrase parce qu’ils comprirent que les autres ne peuvent naître que par leur mort.

 

Celui qui avalait sa cuillérée allait se coucher avec sa famille près du puits, enlevait ses gants, tendait sa main efflanquée aux autres et s’unissait avec eux. Ainsi, ils formèrent une chaîne immense autour du puits. Deux heures plus tard, la petite place d’Arbre-de-Plein-Vent était remplie de six mille morts vivants qui, couchés, attendaient la Justice avec sérénité.

 

Dès que Beau-Clair eut fini avec les autres, il but la dernière cuillérée de la soupe au blé gravé et alla ensuite se coucher en prenant la main du dernier de la file. Avant de mettre la cuillère en bouche, il parla pour la première et la dernière fois après quatre-vingt-dix-neuf ans. Il ne prononça pas la même phrase que les autres. Il devait un adieu à quelqu’un. Il dit : « Angélique, tu es la seule issue… ».

 

Jusqu’à l’après-midi, ils rendirent tous l’âme. Lorsque le soleil fut haut dans le ciel, il y eut un instant de silence absolu et brusquement les cadavres décomposés se métamorphosèrent. Leur chair et leur visage furent restitués, mais ils demeurèrent morts… Ils avaient tous des signes d’étranglement au cou. C’est alors que les nuages se cognèrent brusquement, le ciel s’obscurcit et se fit entendre le rugissement effroyable du Tonnerre.

 

***

 

Les années et les siècles s’écoulèrent comme des torrents impétueux… Le Grand Royaume existe toujours, probablement sous un autre nom. Les quelques riches continuent à mutiler l’âme des pauvres majoritaires et à leur imposer leurs règles maudites. Le pire, c’est que ces pauvres sont toujours prêts à manger les âmes de leurs ancêtres si cela peut les élever au rang de ceux qui les oppressent. Ce n’est que dans les asiles de fous que l’on rencontre certains malheureux qui parlent avec Dieu, avec les démons et avec les anges et se livrent jusqu’à la mort à des illusions perdues, croyant qu’ils peuvent survivre grâce à la Justice.

 

Évidemment, le mont Tonnerre est toujours là. Les hommes ont construit une muraille autour de lui. Ils le surveillent grâce à des machines qu’ils perfectionnent avec le temps et qui ont une vue aussi perçante que celle de mille aigles, une force de dix mille lions et le poison de cent mille serpents. L’ordre est formel : que personne parmi les sujets du roi ou les étrangers ne puisse pénétrer dans la région de ce mont calciné parce que, soi-disant, la foudre les exterminera.

Mais si tu oses ignorer cet ordre, tu arriveras à trouver une brèche dans ce mur, un moyen pour couper les barbelés ou berner les soldats et leurs machines. C’est alors que tu escaladeras le roc en passant par des escarpements de toutes sortes. De temps à autre, tu entendras le ronflement de la foudre ancestrale. Ton âme sera alors conquise par une peur aussi violente qu’étrange.

 

Tu continueras à cheminer malgré le rugissement de la foudre sous tes pieds parce que tu sais que sur le ravin le plus escarpé se trouve encore le village abandonné d’Arbre-de-Plein-Vent avec ses maisons de pierre que la vie a désertées. L’arbre millénaire se dresse encore là et ses racines atteignent le fond de l’abîme. Dans le creux de cet arbre, il y a une Fleur Noire qui n’attend que nous pour la cueillir. Enfin, il y a aussi le puits. Sur sa margelle, les moineaux poseront pour toujours des graines de blé gravées pour ceux qui le demanderont dans la nuit obscure. Ce seront les graines de blé gravées de la vie et de la mort.

 

 

[Traduction : Christos Coutoulas]

 

 

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[Le roman court 'Les Graines de Blé Gravées' a été écrit l'été de 2001. Il a été publié en grec le printemps de 2002 par les éditions Patakis. Il a été ensuite republié dans la collection 'Histoires de larmes' par Thanassis Triaridis l'automne de 2010 par les éditions Digma.]