èáíÜóçò ôñéáñßäçò * ÔÝóóåñéò éóôïñßåò äáêñýùí  

 

 

 

thanassis triaridis

 

 

 

Le cœur glacé
des gens heureux

 

 

 

 

À Christina Deligioridou,

à Élisabeth Parisi,

à Catherine et à Petros Boukovinas.

 

 

 

 

Derrière les hautes montagnes du Nord, je veux dire au-delà des hauteurs où ceux qui se sont hasardés ne retournèrent jamais, il y a un vaste pays parsemé de vallées interminables et fertiles, de forêts épaisses et de fleuves majestueux. Ce pays s’étend jusqu’à la Mer de Cristal, il est nommé Abondance et son peuple est gouverné par le Bon Roi Clément.

 

En réalité, le roi ne s’appelait pas comme cela, ses parents l’avaient nommé Jean. Cependant, après avoir vécu une éternité de bonheur, aucun de ses sujets ne se souvient de son vrai nom et tout le monde l’appelle le « Bon Roi Clément », parce qu’il n’est pas d’autre monarque aussi indulgent, juste, généreux et prompt à changer la destinée de son pays et de son peuple. C’est durant son règne que le pays fut nommé « Abondance ». Auparavant, on l’appelait la « Tanière du Loup » parce que ses habitants avaient souffert tous les maux humains et se détestaient mortellement les uns les autres. Chacun recherchait sa seule consolation et son plus grand plaisir en voyant le malheur et la destruction de son prochain. Le Bon Roi Clément abolit la mort, le temps et la nostalgie après avoir mis un terme à la peur et au chagrin, à Dieu et à Satan. Il changea l’emblème du pays et y fit dessiner une chauve-souris glacée porteuse de bonheur éternel.

 

Mais reprenons cette histoire du début…

 

***

 

Lorsque, des dizaines et des dizaines d’années auparavant, le prince Jean eut son douzième anniversaire, son père, le roi de la Tanière du Loup, le convoqua et lui dit : « Mon cher fils unique, petit à petit, je sens dépérir mon corps et mon âme à cause des malheurs et des peines qui tourmentent notre pays. Je ne puis espérer de survivre encore longtemps, j’en ai peur… Notre pays est ravagé par de terribles calamités comme la pauvreté, la maladie, la haine, l’égoïsme, la jalousie et les passions frénétiques qui mutilent les âmes humaines… Quand ton heure viendra pour me succéder, heure qui ne tardera pas à sonner, tu devras être prêt à remédier à tous ces maux. Pour cette raison, il faudra, le plus tôt possible, que tu voyages au-delà des hautes montagnes et que tu découvres d’autres pays, d’autres hommes afin qu’à ton retour tu puisses utiliser tes connaissances et ta sagesse pour gouverner par la justice. C’est pour cela que je te donnerai cinquante livres d’or et mille gardes pour que tu puisses voyager sans embûches… ».

 

Mais Jean lui répondit aussitôt : « Père, avec cinquante livres d’or et mille gardes, il me sera impossible de découvrir le monde. Demain dès l’aube, je partirai seul, vêtu comme un pauvre et muni d’une petite sacoche. Le seul objet de valeur que j’emporterai, ce sera le pectoral avec ton effigie… ».

 

Au début, le roi n’accepta pas. Mais, Jean le pressa durant plusieurs semaines et celui-ci finit par céder en admirant la bravoure et la sagesse précoce de son fils. Le dernier soir, le roi conduisit son jeune fils dans une chambre du palais qui était toujours fermée à clé. Jean y pénétrait pour la première fois. La pièce sentait le renfermé et les murs, le parterre et le lit en bois étaient revêtus d’un velours bleu. Il y avait d’effrayantes taches rouges sur le lit. Le roi parla en ayant du mal à dissimuler son émotion : « C’est dans cette chambre, Jean, que ta mère mourut un peu avant de te mettre au monde. Elle était enceinte, tu vivais dans ses entrailles quand elle devint folle. D’abord, elle essaya de se suicider en buvant un potage d’herbes rouges. Quand elle échoua, elle tenta de se jeter par la fenêtre de sa chambre. Les médecins me conseillèrent de la faire installer dans la chambre bleue, de mettre des grilles aux fenêtres et des gardes à l’entrée. Les mois passaient et, croyant qu’elle allait mieux, je m’armais de courage. Je passais chaque soir et je la voyais dormir. Une nuit, je m’endormis à mon tour… Quand je me suis réveillé, elle était dans un bain de sang. Elle s’était emparée du poignard royal de ma ceinture – maudite soit la loi qui m’oblige de le porter tant que je suis en vie – et s’était coupée la gorge. Avec ce même poignard, une sage-femme lui ouvrit le ventre et t’enleva vivant comme par miracle. Les taches que tu vois sur le velours, c’est son sang… ». La gorge du roi se serra, mais il bredouilla : « Aie toujours ces taches de sang en tête. Souviens-toi pour toujours que la vie n’est pas régie par l’esprit mais par quelque chose dont j’ignore le fonctionnement ».

 

Jean se mit en route avant l’aube. Il lui fallut quarante-cinq jours pour traverser les hautes montagnes. Il dormait dans des grottes et dans des creux d’arbres et quand ses vivres s’épuisèrent, il mangeait de la neige et des écorces de chênes. Ses vêtements se transformèrent en loques… Petit à petit, il arrêta de penser à quoi que ce soit et ne s’intéressait qu’à trouver un endroit pour passer la nuit afin de continuer son voyage le lendemain. Enfin, il arriva dans les plaines ensoleillées et de là, il partit vers le Sud où se trouvaient les villes maritimes. Pour survivre, il mendiait dans les rues et dans les places publiques. Quand il tombait sur une fête foraine, il mangeait toujours à sa faim. C’est d’ailleurs au cours d’une fête foraine qu’une nuit de mai, il fit la connaissance de Pétrân…

 

Pétrân était un garçon tzigane, de trois ans plus âgé que Jean. Il avait des yeux bleus et de longs doigts. Il jouait de la flûte dans les foires et les gens lui donnaient de l’argent ou lui offraient un peu de vin. Quand il vit Jean, il lui demanda où il allait. Celui-ci lui répondit : « Je vais n’importe où… Je veux découvrir le monde. Et toi ? ». Pétrân s’esclaffa : « Moi je suis tzigane, je ne vais nulle part. Je fais simplement ce qui plaît à Dieu… ».

 

Pétrân disait qu’il pouvait imiter n’importe quel son avec sa flûte. Il pouvait faire le gazouillement de tous les oiseaux, le gémissement des animaux et même la plainte du serpent. Il pouvait même faire tomber la fièvre, aider les femmes enceintes à accoucher prématurément, aider les fleurs à s’épanouir en hivers et même à ressusciter des morts. Il disait : « Mais tout cela n’est pas mon but, ce que je veux moi, c’est jouer dans les foires pour que Dieu et les hommes m’entendent et soient heureux… ». Il proposa même à Jean de le suivre. Il avait besoin de quelqu’un qui jouerait de la darbouka et qui ramasserait l’argent après le spectacle…

 

***

 

C’est ainsi que Pétrân et Jean commencèrent à voyager d’une ville à l’autre. Ils allaient toujours contre le cours du soleil parce que Pétrân ne pouvait pas voir le coucher de cet astre. S’il le voyait, il serait la victime d’une vieille malédiction qui pesait sur sa race et il deviendrait amnésique et muet pour toujours. Ils traversèrent de vastes contrées, s’arrêtèrent à des ports, escaladèrent des ravins, passèrent des fleuves et des ponts et fabriquèrent des radeaux pour voyager dans les détroits et arriver à des terres nouvelles. Ensuite ils avancèrent, voyagèrent à cheval, parcoururent des déserts, des montagnes arides et des ravins escarpés. Ils poursuivaient ainsi leurs pérégrinations été comme hiver et, lors d’un printemps, ils arrivèrent dans un pays où tout sentait le parfum. Ils voyageaient depuis trois ans. Ils ne restaient pas plus d’une nuit dans les endroits où ils arrivaient. Mais dans cette contrée parsemée de ponts suspendus et de jardins magnifiques, le vent soufflait chaud et mêlait si bien tant de fabuleux parfums que les deux compagnons décidèrent d’y passer encore une nuit…

 

Finalement, ils restèrent neuf jours à cet endroit appelé la Ville Parfumée. Tout leur plaisait. Les maisons étaient construites en pierres jaunes et les eaux des fleuves avaient une couleur violette… À chaque coin de rue, il y avait des fontaines raffinées d’où l’eau coulait en abondance. La nuit, les étoiles scintillaient de mille feux au-dessus des ponts, des temples et du palais rouge. Les femmes avaient des visages merveilleux et de leurs yeux étincelaient des promesses amoureuses. Ébahis, ils ne cessèrent de flâner durant une semaine dans les avenues et dans les ruelles de cette ville. Lorsque, la septième nuit, dans une petite place, Pétrân porta sa flûte en bouche, une mélodie enchanteresse se fit entendre. Les badauds le regardaient avec étonnement et avec admiration, mais aussi Jean qui n’avait jamais revu son ami jouer ainsi. Pétrân jouait trois heures de suite et aussitôt, la petite place et les rues adjacentes se remplirent de gens qui l’écoutaient émerveillés. Lorsque le tzigane s’arrêta de jouer, les spectateurs se levèrent lentement et, passant devant lui, chacun laissa un bijou qu’il portait. Certains laissaient un bracelet, d’autres une boucle d’oreille et d’autres encore une bague… Enfin, devant Pétrân se forma une montagne de bijoux.

 

La même nuit, Pétrân révéla toute la vérité à Jean : « Ce soir, ce n’était pas moi qui jouais, mais la flûte toute seule… Je soufflais dans son bec de la même manière que le vieux tzigane qui me l’a offerte. Je t’assure, c’est la vérité, cette flûte a décidé toute seule de jouer cette mélodie merveilleuse dans cette ville ». « Nous voilà donc au paradis », murmura Jean…

 

Le lendemain matin, sept cavaliers habillés en rouge s’approchèrent des deux amis pour leur dire que le Grand Roi désirait les voir dans son palais. Ils les suivirent et peu de temps après, ils se retrouvèrent dans la salle du trône où le Grand Roi les attendait. Il était de très grande taille, il mesurait presque autant que deux hommes et il avait une barbe blanche qui lui arrivait jusqu’au ventre. Il leur demanda tout de suite de reproduire les notes qu’ils avaient jouées la veille…

 

Effectivement, Pétrân mit sa flûte en bouche et la même mélodie se fit entendre. Tous l’entendaient avec émerveillement trois heures durant. Quand il s’arrêta, le Grand Roi lui dit : « Étranger, j’ai vu beaucoup de choses dans ma vie, j’ai vu des moutons en colère et des serpents en larmes… Mais je n’ai jamais entendu pareille musique… Demain soir, je voudrais que tu joues devant le palais pour que tout le peuple puisse t’entendre. Tu pourras alors me demander tout ce que tu veux, je te l’offrirai… ».

 

« Grand Roi », lui répondit Pétrân, « je suis tzigane et je joue pour faire plaisir à Dieu et aux hommes. Je jouerai demain devant le palais… Je ne veux rien de toi, je veux seulement que tu écoutes ma musique… Après tout, ma flûte joue toute seule. Moi je ne gonfle que mes joues et je souffle dedans ». Après cet aveu de Pétrân, un silence mystérieux s’abattit dans la salle du trône. Personne jamais n’avait nié les cadeaux du Grand Roi. Le souffle des courtisans se coupa et la voix de Jean se fit entendre : « Grand Roi, je ne suis pas tzigane, je viens de la Tanière du Loup, un pays lointain qui se trouve derrière les hautes montagnes et je veux te demander une faveur… ». D’un air irrité, tous regardèrent ce jeune homme audacieux. Mais le Grand Roi lui répondit d’une voix douce : « Bien que ce ne soit pas toi qui joues de la flûte, je vais t’accorder cette faveur parce que ton compagnon est humble et fier. Allons donc, dis-moi ce que tu veux ». Jean lui répondit : « Je veux que tu me dises comment tu as transformé ce pays en paradis ».

 

Le rire du roi fit écho dans toute la salle. « Qui es-tu, toi, pour vouloir apprendre comment on transforme un pays ? De quoi je me mêle ? Ceci est le travail d’un roi, pas d’un joueur de darbouka ! ». Le jeune garçon ne se laissa pas intimider : « Grand Roi, je ne suis pas un simple joueur de darbouka. Je m’appelle Jean et je suis fils de roi. Je deviendrai roi à mon tour… ». Le souverain lui rétorqua : « Peux-tu me le prouver ? ». C’est alors que Jean dénuda sa poitrine et lui montra le pectoral avec l’effigie de son père. Surpris, le Grand Roi lui dit : « Tu ne mens pas. Viens tard le soir, à l’heure où je me détends des affaires de l’état et je te dirai ce que tu veux… ».

 

Le même soir, il l’accueillit dans la salle du trône. Cette fois-ci, ils étaient seuls. Le Grand Roi commença à parler au jeune homme : « Écoute-moi, prince, ce pays n’est pas le paradis que tu crois. Le paradis n’existe pas et il n’existera jamais. Tu es simplement venu pendant la Saison des Parfums… ». Comme Jean le regardait stupéfié, celui-ci sourit légèrement et reprit : « Ne t’empresses pas d’être étonné, prince, je vais tout t’expliquer… Dans cette ville, tous les six ans arrive la Saison des Sécheresses où deux ans durant tout se fane. Ensuite vient la Saison des Pluies qui elle aussi dure deux ans et puis la saison des Parfums qui est celle que nous vivons à présent. Après viendront à nouveau les Sécheresses, puis les Pluies et enfin les Parfums. Ce cycle ne s’arrêtera jamais… ».

 

« Durant la Saison des Sécheresses, nos champs sont dévastés, la nourriture s’épuise, le bétail meurt et la faim, la maladie et la méchanceté gouvernent pendant que je règne. Les hommes se transforment en bêtes, la haine et la discorde s’emparent de leurs âmes et maîtrisent tous leurs actes… ».

 

« Quand les Pluies arrivent, elles nous tiennent tous à leur merci. Les barrages que nous construisons s’effondrent, les ponts suspendus au-dessus des rivières s’écrasent dans les flots, les fleuves sortent de leurs lits, la boue inonde la ville et les courants détruisent les maisons des pauvres. C’est alors que la peur s’installe dans le cœur des hommes. Ils s’enferment chez eux parce que s’ils sortent dans la rue, ils seront entraînés par les eaux et personne jamais ne retrouvera leurs cadavres… ».

 

« Enfin, après ces abominations, vient la saison où les parfums envahissent notre ville. Le beau soleil nous réchauffe toute la journée et le vent doux nous rafraîchit sous la nuit étoilée. C’est alors que nous semons la terre, remplissons nos greniers, reconstruisons les barrages, les ponts et les maisons qui se sont écroulés. Durant cette saison, les gens embellissent beaucoup, aiment passionnément la vie, Dieu et leur prochain. Les hommes tombent follement amoureux des femmes qui deviennent très sensuelles. C’est la saison où la joie et les plaisirs appartiennent à tous comme leur appartiennent aussi les épreuves des autres saisons ».

 

« Ainsi, durant la Saison des Parfums, notre ville ressemble-t-elle à un miracle qui enchante les étrangers qui, comme toi, croient qu’ils se trouvent au paradis. Mais nous qui vivons ici, nous savons fort bien que pour sentir ces Parfums, nous devons endurer les Sécheresses et les Pluies. Nous savons aussi que ces Parfums ne vont pas durer longtemps et que les Sécheresses arriveront vite… Telle est peut-être notre sort : goûter les plus beaux plaisirs de la vie après avoir vécu la détresse, la haine et la peur… ».

 

Après avoir dit ces paroles, le Grand Roi respira à pleins poumons et sentit avec plaisir les arômes qui pénétraient du balcon… Cependant, Jean avait encore une question à poser : « Puisque telle est votre sort, comme tu dis, Grand Roi, quelle mission t’es-tu donc fixée ? Parce je crois que le devoir d’un souverain est de changer la destinée de son peuple ». Le Grand Roi ne parut pas agacé de la question impertinente du jeune homme : « Écoute-moi, prince, tu devrais avoir peur de tous ceux qui veulent changer la destinée des hommes. Ma mission se résume à ceci : j’essaie de convaincre les autres et moi-même d’être un peu plus humains durant les Sécheresses, plus courageux lorsque viennent les Pluies et, quand les Parfums embaument la ville, de goûter tous les plaisirs en prenant conscience que ce n’est pas un présent, mais le fruit des peines, des épreuves et des angoisses qui passent et qui reviennent… ».

 

Après être demeuré pensif pour quelques instants, Jean lui répondit : « Je ne veux pas paraître désobligeant envers toi, Grand Roi, mais je ne suis pas d’accord avec ce que tu dis. Je viens d’un pays où les hommes vivent dans la douleur et dans le chagrin. Ils n’ont aucune joie et moi je te dis que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour remédier à tous ces maux et pour offrir le bonheur éternel à mon pays… ».

 

Le Roi sourit avec compréhension : « Puisque tu parles de bonheur éternel, prince, je vais te dire une chose que personne d’autre ne sait. Il y a plusieurs années, dans cette ville arriva un voyageur étrange et maigre dont les yeux reflétaient une lueur curieuse et rouge. C’était pendant la saison des Parfums, comme maintenant. Il dormit trois nuits dans notre ville et, la troisième, il exprima le souhait de me rencontrer. Il se présenta comme quelqu’un qui détenait la connaissance du bien et du mal. Il avait un air mystérieux. Quand il parlait, il provoquait en moi une sensation de culpabilité. Il me posa presque les mêmes questions que toi. Quand je lui ai parlé des Sécheresses et des Pluies qui surviennent après la Saison des Parfums, il soupira et dit : "Les hommes sont lâches…". Je lui ai demandé des explications, je ne pouvais pas fermer l’oreille à ses dires. Il me montra un coffret noir et scellé avec de la cire qu’il tenait dans ses mains. "Dans ce coffret, il y a une chauve-souris qui gela un peu avant de mourir et le souffle de la vie demeura à jamais emprisonné dans ses entrailles. J’ai découvert ce symbole de supériorité des ténèbres dans les confins glaciaux de ce monde, je l’ai enfermé dans un coffret noir que j’ai scellé avec de la cire africaine. Le roi qui enlèvera la chauve-souris glacée de ce coffret pourra, tant qu’il l’exposera à la lumière du soleil, être en bon ou en mal le maître absolu du destin de son peuple. Voilà donc pour toi une occasion d’abolir les Sécheresses et les Pluies et d’installer à jamais la Saison des Parfums…". Voilà ce que me dit ce frêle voyageur et aussitôt il disparut laissant son coffret noir devant mes pieds. Durant trois heures, jusqu’à l’aube, je demeurais immobile et, pensif, je fixais le coffret noir… J’étais, cela va sans dire, très ému parce que si ce voyageur étrange aux yeux rouges m’avait menti, il aurait été un simple comédien qui pourrait même effrayer un roi. Mais s’il avait dit vrai, j’aurais pu alors d’un mouvement sec ouvrir le coffret, exposer la chauve-souris glacée à la lumière du soleil et changer la destinée de mon peuple en abolissant les Sécheresses, les Pluies, le chagrin, la haine, la peur, la méchanceté et la discorde, bref, changer nos vies une fois pour toutes… Et pourtant, prince, je ne l’ai pas fait, parce que j’ai eu peur. Je ne fus pas saisi par la même peur que j’ai en voyant les Pluies arriver, mais par une peur plus grande, plus inexplicable, plus glaciale et plus curieuse. C’était un effarement qui me disait que le bonheur éternel pourrait se transformer en esclavage. Les parfums qui embaumeraient à jamais notre ville s’éventeraient à la longue. Si la vanité venait à disparaître de la vie, alors la beauté disparaîtrait aussi. Si le chagrin, la peur et la haine étaient abolis, l’amour le serait aussi. C’est pour cela que j’ai préféré ne jamais ouvrir le coffret qui contient la chauve-souris qui gela aux confins de ce monde. Toutes ces années, je n’en ai parlé à personne et je n’en parle qu’à toi parce qu’un jour, tu deviendras roi et tu dois apprendre le plus de choses possible… ». « Qu’as-tu fait du coffret ? » demanda Jean avec exaltation et, passionné par l’histoire du roi, ajouta : « Tu l’aurais sûrement jeté au feu… ». Le Grand Roi soupira : « Selon la tradition de mon peuple, nul ne peut détruire ou se séparer d’un cadeau qu’on lui offre, prince… Il se trouve dans la chambre royale, en dessous de mon lit. Nul autre ne peut pénétrer dans cette chambre, ni même la reine ou mon fils qui me succédera un jour. Enfin, j’ai donné l’ordre d’être enterré avec ce coffret… ».

 

***

 

Quand Jean sortit de la salle du trône, il faisait presque jour. Il alla trouver Pétrân qui dormait dans une des chambres du palais. Il le réveilla et lui raconta tout l’entretien qu’il avait eu avec le Grand Roi. Quand il eut fini, il demanda l’avis de Pétrân. Celui-ci demeura silencieux. C’est alors que Jean fulmina : « Ne vois-tu pas qu’il n’est qu’un lâche petit bonhomme de rien du tout ? Il peut ouvrir le coffret et sauver son peuple, mais il ne le fait pas. Évidemment, il ne s’intéresse ni aux Sécheresses ni aux Pluies puisqu’il vit dans son beau palais rouge… C’est un lâche, te dis-je, et un lâche inhumain qui est tout le temps à philosopher tandis que son peuple se soumet constamment à de dures épreuves. Si j’étais à sa place, si on me faisait un tel présent, tu aurais vu, mon ami, j’aurais offert le bonheur éternel à mon peuple. Laisse le Grand Roi toujours parler, Pétrân, il existe, le bonheur éternel ! Il arrive quand disparaissent la haine, la méchanceté, la peur, la discorde, l’égoïsme et la violence entre les hommes… Je pourrais accomplir tout cela si j’avais le coffret noir qui contient la chauve-souris glacée… ».

 

Après avoir dit ces mots, Jean s’arrêta subitement et, angoissé, regarda son ami dans les yeux comme s’il attendait quelque approbation de sa part. Plus d’une minute s’écoula avant que Pétrân ne dise : « Écoute, Jean, moi je suis tzigane et j’ai peur des chauves-souris ». Jean se mit à crier : « Trêve de balivernes, Pétrân ! La chauve-souris n’a pas d’esprit pour penser au bien et au mal. Ce sont les hommes qui choisissent d’être bons ou mauvais et moi je l’exposerais au soleil rien que pour faire le bien ». Les yeux de Jean brillaient comme s’il avait de la fièvre ou comme s’il voyait un rêve… Il y eut encore une minute de silence. Ensuite, le jeune prince parla lentement et demanda à son compagnon : « Ne vas-tu pas jouer de la flûte ce soir au palais du Grand Roi ? ». « Si, ce soir, je joue », lui répondit Pétrân. « Tu joueras si bien et tu les enchanteras tous, n’est-ce pas ? ». Le jeune tzigane se leva manifestement irrité : « Je jouerai parce que c’est la volonté de Dieu et pas la tienne ! ».

 

Effectivement, le même soir, sur la place du palais rouge, le peuple de la Ville Parfumée se rassembla pour écouter le jeune étranger qui jouait si bien de la flûte. La nuit était chaude, la lune, pleine et empourprée, éclairait la voûte céleste. Le Grand Roi était assis près des escaliers du palais. Il était accompagné de sa famille, de ses conseillers, de ses soldats et même des gardes du palais auxquels il donna l’ordre d’abandonner leurs postes et venir écouter la merveilleuse musique de l’étranger. Comme dans chaque célébration donnée dans la ville, les hommes avaient le visage maquillé en blanc et les femmes en rouge. Au signe du Grand Roi, Pétrân s’installa au milieu de la place et commença à jouer ses séduisantes mélodies avec sa flûte.

 

Entre temps, une ombre glissait dans les couloirs dédaléens du palais rouge. C’était Jean qui avait mis de la cire dans ses oreilles pour ne pas être attiré lui aussi par la mélodie de Pétrân. Profitant de l’absence de la garde qui écoutait la flûte du tzigane, le jeune prince n’eut aucune difficulté pour atteindre son but. Il se dirigea rapidement vers la chambre du Grand Roi et, à l’aide d’une épingle, ouvrit les sept cadenas qui tenaient la porte fermée. Lorsqu’il pénétra dans la chambre royale, il pensa encore une fois à ce qu’il était sur le point de faire… « Me voilà voleur ! J’abuse de l’hospitalité du Grand Roi pour le bien des hommes. Que la Justice de la Terre et du Ciel me juge ! » En effet, le coffret noir se trouvait sous le lit royal. Jean s’empara de l’objet et se sauva en toute vitesse. Il sortit par la porte arrière du palais rouge, monta sur un cheval et, quelques minutes plus tard, sortit de l’enceinte de la Ville Parfumée en ayant ravi l’objet qui lui offrirait le bonheur éternel. Il tenait enfin le coffret noir où gisait la fameuse chauve-souris des confins de ce monde, celle qui gela un peu avant de mourir…

 

***

 

Jean s’en alla donc de la Ville Parfumée et prit le chemin du retour vers la Tanière du Loup. Pour lui, il n’y avait plus rien à découvrir du monde. Il ne sentait aucun regret d’avoir volé le coffret noir puisque le Grand Roi ne l’ouvrirait jamais. Lui, par contre, le ferait pour le bien du peuple de la Tanière du Loup. Le seul déplaisir qu’il avait, c’était de ne pas avoir salué son cher ami Pétrân avec qui il avait passé tant d’années de pérégrinations. Toutefois il se dit que le tzigane comprendrait qu’il était fait pour être roi et qu’il devait mettre l’intérêt de son peuple au-dessus de ses désirs.

 

Cette fois-ci, Jean voyagea suivant le cours du soleil et son retour dura trois ans comme ses années de vagabondage. Seulement cette fois les couchers de soleil comblaient son âme et lui donnaient de l’espoir. Il traversa les mêmes déserts, les mêmes montagnes, les mêmes pays, les mêmes fleuves et les mêmes mers où il s’était hasardé avec Pétrân jusqu’à ce qu’il aperçoive les hautes montagnes au-delà desquelles se trouvait la Tanière du Loup. Il escalada les montagnes en mangeant de la neige, en dormant dans des grottes et dans des creux d’arbres et, un matin, il se trouva devant la capitale de la Tanière du Loup, la ville qu’il avait laissée derrière lui six ans auparavant.

 

Quand il se rendit au palais pour voir son père, les gardes et les officiers ne le reconnurent pas. S’il ne leur avait pas montré le pectoral avec l’effigie du roi, ils ne l’auraient pas autorisé à voir son père qui agonisait dans son lit, touché par l’horrible épidémie qui avait frappé tout le pays. Dès que le roi moribond vit son fils, il ramassa ses dernières forces, se leva et lui dit : « Mon cher fils unique, malgré tous ces malheurs, Dieu, avant de m’appeler à lui, m’a fait le présent de te voir devenu homme. Depuis six mois, notre pays est aux prises avec une des plus grandes pestes de notre histoire. Il est l’heure pour moi d’aller rencontrer ta mère, ma reine bien-aimée. Je veux que tu m’enterres dans sa tombe avec le poignard royal qui mit fin à ses jours et qui nous aida aussi à te mettre au monde. Tâche de régner avec justice et clémence, mon fils… Dans ton chagrin, cherche la foi et l’espérance… ».

 

Après avoir entendu de telles paroles de la part de son père, Jean se baissa, le prit par les épaules et lui rétorqua : « Non, père, nous n’avons plus besoin de l’espérance dont tu parles… Je détiens dans ce petit coffret noir le moyen qui nous aidera à abolir le chagrin, la peur et la haine. Le bonheur éternel régnera à jamais sur notre pays, père… ». Il en aurait dit plus, mais il entendit la voix d’un officier : « C’est en vain que tu parles, ô prince Jean, notre roi vient de rendre l’âme… ».

 

Une heure plus tard, Jean fut couronné roi. Il fit les funérailles de son père sans proclamer le deuil national comme le voulait la tradition après la mort d’un roi. Lorsqu’il jeta le poignard royal dans la tombe, il sentit un froid le saisir jusqu’au cœur, mais il s’en remit tout de suite puisque son esprit était ailleurs. Après les funérailles, la première chose qu’il fit, ce fut de convoquer le Conseil Général du pays et de déclarer qu’il donnait trois jours à tout le peuple de part et d’autre de la Tanière du Loup pour se rassembler devant la place de son palais où il allait ouvrir publiquement le coffret noir et révéler le moyen qui allait changer la vie de tous. De plus, il commanda à tous les marbriers de la capitale de travailler fiévreusement pour préparer une immense colonne de marbre et de l’installer en trois jours sur la place du palais.

 

Effectivement, le troisième jour, le peuple, accablé par la peste, la famine et la pauvreté, se rassembla devant le palais pour voir et écouter le nouveau roi. La misère les avait rendus soupçonneux et agressifs. Quelques-uns manifestèrent un certain mécontentement en apercevant la colonne de marbre : « Il en a de bonnes, ce nouveau roi ! Le peuple va de funérailles en funérailles et lui fait installer des colonnes de marbre devant son palais ! ». Jean se mit au balcon royal et parla au peuple sans porter sa couronne ou sa tunique de pourpre. Il était habillé en noir comme tous les jours.

 

« Hommes et femmes de la Tanière du Loup, je suis rentré hier dans notre pays et j’ai eu juste le temps de voir mon père à ses derniers moments. Je suis alerté de l’épidémie qui sévit notre pays, de la pauvreté et de la violence que provoquent tous ces malheurs. Je sais fort bien ce qu’endure chacun d’entre vous, je sais qu’il vous arrive de regretter d’avoir vu le jour dans un monde pareil, je sais que vous ressentez de la peine en voyant vos enfants souffrir sans pouvoir leur venir en aide… Cependant, permettez-moi de vous affirmer que ce jour-ci est le plus grandiose de notre histoire parce qu’à partir d’aujourd’hui une ère nouvelle s’instaure dans notre pays, une ère qui donnera une fin à nos épreuves. Dans ce coffret, il y a une chauve-souris qui gela un peu avant sa mort aux confins de ce monde. Il est inutile de vous expliquer comment elle s’est retrouvée entre mes mains… En retirant cette chauve-souris de son coffret et en l’exposant à la lumière du soleil, la destinée de notre pays changera à jamais. Je vous ai rassemblés tous ici pour que vous soyez les témoins de cet acte qui à partir de ce moment déterminera nos vies.

 

Après toutes ces déclarations, Jean se baissa lentement, saisit le coffret noir, l’ouvrit et des deux mains attrapa prudemment la chauve-souris autant glacée que noire et la tendit vers le ciel : « Hommes et femmes de la Tanière du Loup, cette chauve-souris glacée sera à partir de ce moment notre cœur à tous, notre Cœur, le Cœur de notre bonheur éternel… À partir d’aujourd’hui, la haine, le chagrin et la peur cesseront de tourmenter et de dévaster nos vies. Si ces trois fléaux disparaissent, ils emporteront avec eux l’égoïsme, la discorde, la jalousie et l’orgueil. Nous serons sauvés de la mélancolie, de la méfiance et du néant… Lorsque nous chasserons tout cela de notre esprit, nous pourrons combattre la faim, la pauvreté et la maladie… ».

 

Le peuple qui s’était rassemblé sur la place du palais l’écoutait avec stupéfaction. Il n’y avait aucun doute, le nouveau roi était absolument sûr et croyait tout ce qu’il disait. Mais son histoire de chauve-souris glacée paraissait si aberrante que la plupart d’entre eux le prirent pour un fou, surtout au moment où ils le virent tendre vers le ciel ce volatile glacé, cette chauve-souris qu’ils ne pouvaient pas très bien distinguer… C’est alors qu’un vent étrange souffla sur la place, caressa les gens et fit naître en eux une sensation de fraternité et de prise de conscience de leur destinée commune. Le nouveau roi qui tenait la chauve-souris ne leur paraissait plus drolatique et fou, mais ressemblait désormais à un Prophète qui conduit son peuple à sa Terre Promise. Ils se mirent à l’applaudir et à l’acclamer. Oui, la chauve-souris glacée serait à partir de ce moment leur Cœur et grâce à elle ils seraient débarrassés de leurs supplices puisqu’ils accéderaient au bonheur éternel. Sans arrêter leurs vivats, ils regardèrent le Roi Jean grimper lui-même sur la colonne de marbre pour y poser la chauve-souris glacée. Lorsqu’il descendit de la colonne, il cria à pleins poumons : « Non à la haine, non au chagrin, non à la peur ». Les gens ovationnèrent en lui disant trois « Non » qui se firent entendre dans toute la ville…

 

La même nuit, les hommes et les femmes de la Tanière de Loup dormirent calmement après des années et des années d’insomnies. Ils n’avaient, certes, pas résolu les problèmes qui leur faisaient passer des nuits blanches, mais ils ne ressentaient plus la peur, la jalousie et le chagrin… Ils savaient que désormais ils avaient leur Cœur, la chauve-souris glacée qui leur offrirait le bonheur éternel…

 

Effectivement, dès les premières semaines, on nota de grands changements dans la Tanière du Loup. Les citoyens organisèrent tous seuls des comités pour protéger les puits ou pour brûler les habits contaminés. Ils veillaient à économiser de la nourriture pour les malades que l’épidémie avait exténués et les plus riches acceptèrent de transformer temporairement leurs maisons en hôpitaux. En un mois, le conseil des médecins royaux déclara au roi que la peste appartenait au passé.

 

Mais il y eut des changements extraordinaires dans plusieurs autres secteurs de la vie quotidienne. Les grands seigneurs proposèrent eux-mêmes au roi de donner leurs terres aux serfs, les commerçants décidèrent d’offrir leurs produits sans argent à ceux qui en avaient besoin, les ouvriers travaillaient dur en ne demandant aucun salaire, les docteurs examinaient gratuitement les malades, les barbiers faisaient la barbe, les tailleurs faisaient des vêtements, les étameurs étamaient, les grammairiens donnaient leurs leçons et personne ne voulait être payé. Les juges et les avocats furent abolis après trois mois puisque, grâce à la chauve-souris glacée, il n’y avait plus de différends et de disputes entre les hommes…

 

Six mois après avoir enlevé la chauve-souris glacée de son coffret noir, Jean convoqua une seconde fois le peuple de la Tanière du Loup devant la place du palais qui désormais s’appelait la Place de notre Cœur. Des milliers de gens se rassemblèrent, pas seulement de la capitale, mais du pays entier. La place et les rues avoisinantes se remplirent de monde. Le Roi Jean parla à l’aide d’un cornet immense que lui fabriquèrent ses ingénieurs pour qu’il puisse être entendu par toute la ville :

 

« Hommes et femmes de la Tanière du Loup, grâce à notre Cœur nous avons commencé à vivre heureux… Jusqu’à hier, nous croyions que le bonheur était de satisfaire nos plus vils instincts, de nous amuser par perversion et de succomber à nos fantasmes de vice et de débauche. Maintenant nous savons que le vrai bonheur est de dormir sans problèmes et sans avoir dans la gorge brûlée par l’angoisse, la peur et la haine. Maintenant nous savons que le vrai bonheur ce n’est pas de rire, mais de n’avoir aucune raison pour pleurer… »

 

« Le vrai bonheur c’est vivre dans un pays où personne ne se réveille à cause de ses cauchemars. Hommes et femmes de la Tanière du Loup, il y a pour nous une seule raison de vivre notre bonheur éternel : c’est que nous croyons en un seul cœur, nous croyons en notre Cœur ! C’est pour cela qu’à partir d’aujourd’hui j’abolis Dieu et Satan et je transforme toutes les églises en temples de notre Cœur. J’ordonne à tous les prêtres de servir notre nouveau dieu. Il n’y a que les malheureux qui ont besoin de Dieu et de Satan. Dans notre pays, ils sont tous les deux inutiles puisqu’il n’y a plus de malheureux… ».

 

Ainsi, d’un jour à l’autre, le roi Jean abolit Dieu et le Diable. Personne ne réagit à sa décision et cela non à cause de la peur, mais parce que tous, même les prêtres qui avaient offert leur vie à adorer Dieu et à combattre le Diable, étaient tout à fait d’accord avec ce qu’ils entendaient. Les paroles de Jean furent suivies d’un cri collectif : « Vive notre Cœur ». La nuit, ils dormirent tous fiers de leur bonheur éternel…

 

Un an après que le roi Jean eut enlevé la chauve-souris glacée de son coffret noir, il y eut des célébrations en son honneur dans tout le pays. Le roi parla à un rassemblement populaire, le plus prestigieux qui n’ait jamais eu lieu à la Tanière du Loup, et ses ingénieurs lui fabriquèrent un système de vingt cornets capable de transformer un simple chuchotement en cri strident. Ce jour-là, le roi annonça que le nom « Tanière du Loup » appartenait désormais au passé. « Dès lors », déclara-t-il, « notre pays s’appellera Abondance, parce que le temps de la haine, de l’effroi et de la peur est révolu et notre contrée sera prospère pour les siècles à venir ». Il annonça également qu’il fallait anéantir les livres écrits dans le passé mais aussi la musique et les arts. Tout cela leur était inutile puisqu’ils avaient été créés en temps de malheurs, de tourments et de morts. Il proclama encore que dans les écoles du pays d’Abondance les écoliers apprendraient uniquement ce qui leur serait indispensable à leur bonheur éternel, c’est-à-dire seulement la science ou le métier qu’ils aimeraient pratiquer. Après cette déclaration, on entendit une fois encore le cri collectif : « Vive notre Cœur ». La nuit, le peuple s’endormit fier de son bonheur éternel…

 

L’année suivante, en l’an de grâce deux depuis que la chauve-souris sortit à la lumière du soleil, les ingénieurs du roi installèrent un cornet à chaque maison du pays d’Abondance pour que tout le monde puisse entendre les déclarations du roi. En parlant au peuple, le Bon Roi Clément, tel était désormais son nom pour les habitants d’Abondance, proclama l’abolition des couleurs. Sa voix limpide et sereine pénétrait dans chaque maison : « Les couleurs servaient à donner des illusions aux hommes et à leur aider à oublier leur vie malheureuse. Pour nous qui vivons le bonheur absolu, les couleurs sont désormais inutiles. À partir d’aujourd’hui, la seule couleur de nos vêtements, de nos maisons, des fleurs, des arbres, du soleil, de la lune, des étoiles, du ciel, des fleuves, de la mer cristalline, de la flamme du feu, de notre chair et de nos yeux sera le noir et toutes ses nuances, de la plus claire à la plus foncée. La nuance la plus foncée, l’unique noir absolu, sera la couleur de notre Cœur ». Dès qu’il eut fini son discours, les hommes et les femmes du pays d’Abondance se levèrent et crièrent : « Vive notre Cœur ». La nuit, ils dormirent tous fiers de leur bonheur absolu. Effectivement, le jour suivant, au pays d’Abondance, tout devint gris foncé.

 

Les années s’écoulèrent et les habitants du pays d’Abondance ressentaient de plus en plus chaque jour le bonheur éternel. En l’an de grâce trois, le Bon Roi Clément abolit les rêves que les habitants de son pays ne voyaient plus de toute façon. En l’an de grâce quatre, il abolit le rire en disant : « …C’est un débris abominable des temps malheureux… ». En l’an de grâce cinq, il abolit la famille et les gens habitaient désormais dans de hauts bâtiments immenses et en fonction de leur travail. En l’an de grâce six, il abolit l’histoire car il était inutile de se souvenir des temps malheureux. Enfin, en l’an de grâce sept, le Bon Roi Clément fit sa plus prestigieuse déclaration : « Hommes et Femmes du pays d’Abondance, à partir de ce jour, la mort n’existera plus dans notre pays. Grâce à notre Cœur, les médecins royaux réussirent, après sept années de travail, à mettre au point l’élixir de l’immortalité. Demain, il sera distribué à chacun d’entre vous et vous arrêterez tous de vieillir. Vos enfants resteront pour toujours des enfants, les hommes et les femmes d’âge mûr ne vieilliront plus et les vieillards ne mourront plus. La maladie ne nous touchera plus jamais et la mort n’aura plus aucun pouvoir. Par conséquent, dès aujourd’hui l’amour et l’accouplement sont abolis ainsi que la procréation puisque nous sommes notre propre espèce. Nous abolirons aussi les horloges puisque nous serons immortels. Nous abolirons enfin le cri "Vive notre Cœur" puisqu’il va de soi que notre Cœur sera toujours vivant et nous offrira le bonheur éternel ». Dès que le Bon Roi Clément s’arrêta de parler, tous allèrent se coucher silencieux et fiers de leur bonheur éternel. Le lendemain, tous sans exception burent l’élixir noir qui abolissait la mort une fois pour toutes…

 

Depuis ce jour, le temps arrêta son cours dans le pays d’Abondance. Le train de vie des hommes ressemblait au cours du soleil gris foncé qui offrait des jours de pénombre et des nuits épaisses à cette contrée éternellement heureuse. Le Bon Roi Clément ne s’adressa plus au peuple à l’aide des cornets pour la simple raison qu’il n’avait plus rien à lui dire. Tout était parfait dans son beau pays. Les hommes arrêtèrent eux aussi de se parler et leur langage s’était limité aux quelques phrases qui les aidaient à travailler. Les salutations quotidiennes comme « bonjour » ou « bonne nuit » n’existaient plus puisque les jours et les nuits étaient bons d’office… Le programme quotidien des habitants était chaque jour le même, les hommes et les femmes ne changeaient plus et vivaient chaque jour la même chose…

 

Toutefois, un soir, il se passa quelque chose qui bouleversa le Bon Roi Clément. Sa cousine germaine, la princesse Anne, qui était née le même jour que Jean, se jeta du plus haut donjon du palais et mourut. C’était la première mort dans tout le pays depuis la découverte de l’élixir d’immortalité. Sous l’oreiller de la malheureuse princesse, on trouva une note qui disait : « Puisque mon roi ne m’aime pas, la vie n’a plus aucun sens pour moi ! ». Jean fut abasourdi en la lisant. Comment est-ce possible de vivre le bonheur éternel d’une part et, d’autre part, tomber amoureux comme à l’époque des malheurs et puis donner une fin à ses jours ? Il convoqua tout de suite le conseil des médecins et leur expliqua le problème. Les médecins examinèrent le corps de la défunte, s’enfermèrent dans une pièce durant trois jours et trois nuits au bout desquels ils présentèrent leurs conclusions au roi Jean : « Bon Roi Clément, la princesse Anne souffrait d’une maladie jamais rencontrée par les médecins de ce royaume… Le nom adéquat pour désigner cette maladie serait "la Nostalgie de la Mort". Elle est due au fait que la partie logique du cerveau de la princesse était atrophique. Au contraire, la partie qui provoque la nostalgie était hypertrophique. Ainsi la princesse n’a-t-elle jamais compris que notre Cœur était aussi le sien et elle avait la nostalgie du passé, de l’effroi, du malheur et de la mort… ». « C’est-à-dire que le problème était dû à la nostalgie », marmonna le roi et tout de suite ordonna au conseil des médecins de mettre au point le plus tôt possible un élixir contre la nostalgie. Il craignait qu’il n’y eût d’autres personnes atteintes de la même maladie que la princesse Anne. Il conclut : « Pour abolir la mort, il nous faut d’abord abolir la nostalgie… ».

 

Ces jours-là, ses pas le menèrent inconsciemment dans la chambre fermée du palais où son père l’avait conduit plusieurs années auparavant, lorsqu’il s’apprêtait à partir pour découvrir le monde. C’était la chambre où sa mère était morte mais aussi celle où il était né. Il ouvrit la porte avec les clés royales et y pénétra. Les murs, le parterre et les objets étaient tous revêtus d’un velours autrefois bleu et désormais gris foncé. Sur la moquette et sur le lit, il y avait des taches noires qui autrefois étaient rouges. Le Bon Roi Clément essaya de ressentir un des sentiments qu’il avait abolis. Il n’y parvint pas. Il susurra : « Le bonheur est la seule limite de l’homme. Plus rien n’existe au-delà de cette limite ». Il sortit aussitôt et donna l’ordre de détruire cette pièce le soir même.

 

Peu de temps après, le conseil des médecins annonça au Bon Roi Clément qu’il avait mis au point l’élixir contre la nostalgie. Le peuple d’Abondance n’avait plus entendu son roi depuis très longtemps : « Hommes et femmes d’Abondance, à partir d’aujourd’hui, notre bonheur éternel arrive à son comble. Après la peur, le chagrin, la discorde, Dieu et Satan, les couleurs, les rêves, l’histoire, la mort, l’amour et le temps, nous allons désormais nous débarrasser d’un dernier obstacle : la nostalgie. Au lever du soleil, les fonctionnaires du roi vont faire du porte-à-porte pour vous offrir le nouvel élixir contre la nostalgie… ». En effet, le lendemain, tous les habitants d’Abondance burent l’élixir contre la nostalgie et désormais, tout le monde était sûr de ne plus jamais succomber à ce vil sentiment…

 

Beaucoup de temps s’écoula depuis, mais pour les habitants d’Abondance, chaque jour était gris foncé. Il n’y avait plus de naissances, plus de morts, plus de vieillesse et plus de nostalgie. Le Bon Roi Clément se sentait tout à fait récompensé : en enlevant la chauve-souris de son coffret noir, il avait conduit son peuple vers l’immortalité et son pays au plus haut point de bonheur. Chaque soir, il se mettait à son balcon et dans la nuit épaisse respirait le vent glacial du bonheur éternel…

 

Un après-midi, les officiers du Bon Roi Clément se rendirent bouleversés au palais et lui dirent qu’un vieillard était apparu dans leur pays et qu’il se tenait depuis le matin devant la Place de notre Cœur en injuriant et en offensant la chauve-souris. Jean demanda de le voir tout de suite. Quand ses gardes l’amenèrent, le roi n’arriva pas à cacher sa surprise : la peau ridée du vieillard n’était pas grise comme celle de tous les habitants d’Abondance depuis l’abolition des couleurs, mais jaunâtre, tandis que le seul œil qui lui restait était bleu et menaçant. Il était affreux, amaigri et basané, il portait des haillons sales et pitoyables, son œil crevé était couvert d’un bandeau crasseux et sa bouche était démunie de dents. Il tenait un bâton et il manquait deux doigts à chacune de ses mains. La surprise du Bon Roi Clément devint plus grande lorsqu’il entendit cet étranger lui parler d’une voix traînante et pénétrante : « C’est toi, Jeannot, celui qui a créé cet enfer ? ».

 

Le Bon Roi Clément demeura silencieux pour quelques instants. Il fit des efforts pour se souvenir, il força sa mémoire que le bonheur avait affaiblie et reconnut le vieillard. C’était Pétrân, le tzigane qui fut son compagnon dans son voyage contre le cours du soleil qui dura trois ans. Il ordonna aux gardes de se retirer et de le laisser seul avec l’étranger. Quand ils furent enfin seuls, Jean prit le tzigane dans ses bras et paraissait ne pas avoir entendu ce que le vieillard lui disait.

 

« Pétrân, cher compagnon de mes voyages d’adolescent, je pensais ne plus jamais te revoir depuis la nuit de notre séparation à la Ville Parfumée. Je me souviens que tu voyageais toujours contre le cours du soleil et j’étais persuadé que mon pays ne serait jamais dans ton chemin. Viens que je t’embrasse et asseyons-nous un peu pour causer. Nous avons tant de choses à dire… Je voudrais tout savoir sur tes pérégrinations depuis que je t’ai laissé à la Ville Parfumée. Comment es-tu arrivé jusqu’ici ? Est-ce que le Grand Roi t’a accusé pour complicité et t’a torturé ou emprisonné ? Quoi qu’il t’ait fait, Pétrân, tes tourments ont pris fin ! Tu es en pays d’Abondance, tu prendras un élixir et tu deviendras immortel, tu en prendras un second et tu ne ressentiras plus de nostalgie. Tu accéderas à ton tour au bonheur éternel… Tu resteras pour toujours ici et tu deviendras l’un des nôtres. En plus, nous te devons notre reconnaissance parce que sans toi, je n’aurais jamais pu m’emparer du coffret noir qui contenait la chauve-souris glacée… ».

 

Pétrân l’écoutait sans bouger : « Je suis tzigane, Jeannot, et je vais mourir en chantant avec nostalgie… Il n’y a que les morts-vivants qui soient immortels… Tu m’embrasses par convention et non par amour. Je ne veux pas de ton étreinte, elle exhale la mort ! Mon plus grand déshonneur fut de t’avoir aidé malgré moi à t’emparer du coffret noir du Grand Roi… ».

 

« Le lendemain de ton départ de la Ville Parfumée, des soldats vinrent me prendre et me menèrent au Grand Roi. Celui-ci était assis à son trône et paraissait très affligé. "Étranger", m’a-t-il dit, "ton compagnon s’est emparé, hier, dans la chambre royale, d’un coffret qui contient la Fin absolue… Je sais que tu n’es pas plus responsable que moi, puisque je lui ai révélé son existence. Quitte dès aujourd’hui la Ville Parfumée et reprends ton voyage à l’autre bout du monde… Si jamais tu rencontres un pays gris foncé dont les habitants ne pleurent, ne rient, ne souffrent et n’aiment jamais, tu comprendras tout de suite que ton compagnon a ouvert le coffret noir en glaçant le cœur des hommes…" ».

 

« Je suis parti de la Ville Parfumée avec l’âme meurtrie. Je voyageais toujours contre le cours du soleil, j’ai laissé derrière moi des plaines, des déserts et des montagnes, j’ai traversé quatre océans en vendant quatre de mes doigts… Je n’osais ni regarder le coucher du soleil ni trouver un nouveau joueur de darbouka parce que ta trahison m’avait blessé… Je continuais à jouer de ma flûte pour faire plaisir à Dieu et aux hommes… Plus j’arrivais au terme de ma vie et plus l’espoir grandissait en moi de ne jamais rencontrer ce pays gris foncé aux hommes insensibles. Je souhaitais que Dieu t’empêchât d’ouvrir ce coffret avec la chauve-souris glacée… Après cinquante ans, je me suis retrouvé devant les hautes montagnes. Après les avoir traversées, j’aperçus cet enfer que tu oses appeler Abondance… Dans ce pays, mes mélodies ne réjouissent le cœur de personne… Tu ne comprends pas, Jeannot, que ce volatile glacé que vous appelez « notre Cœur » s’est emparé de vos vies. Cette chauve-souris a glacé le cœur qui battait dans la poitrine de chacun d’entre vous ! Tu ne comprends pas, Jeannot, que vous vivez dans le pays des morts-vivants empaillés ? ».

 

Jean répondit au tzigane d’une voix calme et décidée : « Je ne garderai aucune rancœur contre tes paroles, Pétrân. Tu as vécu dans le malheur et tu t’y es habitué comme tout le monde… Les mélodies de ta flûte sont bonnes pour les pays tristes, mais chez nous elles sont inutiles. Tu me qualifies de voleur, de traître et tu parles d’enfer et de morts-vivants empaillés… Mais regarde mon pays, Pétrân… Il n’y a plus de mort, de vieillesse, de famine, de malheur, de haine, de discorde et de bestialité… Mon peuple ne désire plus rien car il est arrivé enfin au bonheur éternel et au plus haut point de la vie… Comment oses-tu parler d’enfer alors que notre pays vivra dans les siècles des siècles, comment peux-tu qualifier de morts ceux qui vivront pour toujours sans vieillir tandis que les autres, les couards, les malheureux et les assassins seront un jour rongés par les vers ? Je ne suis ni voleur ni traître, j’ai eu simplement le cran de conduire les hommes vers l’éternité et le bonheur absolu parce que l’important dans la vie de chacun, c’est d’être heureux… ».

 

Pétrân lui répondit presque en hurlant : « Tu ne peux garder aucune rancœur parce que tu es mort depuis fort longtemps, avant même d’enlever la chauve-souris glacée de son coffret noir, tu es mort au moment où tu as mis de la cire dans tes oreilles pour ne pas être enchanté par la mélodie de ma flûte. Le bonheur des hommes ne vaut rien s’il n’y a pas de malheur et sans la mort, la vie ne vaut rien elle aussi… Tu as exposé une chauve-souris glacée au soleil et tu as aboli la vie en voulant abolir les malheurs. Ton peuple n’a plus d’espoir parce qu’il ne ressent aucune peur, il n’a plus d’amour parce que tu as aboli la haine. Tes sujets sont des morts-vivants, Jeannot, et ils le resteront pour toujours. Il aurait été préférable que les gens soient des assassins au lieu d’avoir le cœur glacé et le bonheur éternel que tu leur as offert. Ceux qui seront rongés par les vers ont eu le temps de vivre tandis que toi et ton peuple êtes immortels sans vivre… L’homme vit pour avoir un peu de joie dans ses longs chagrins. Le bonheur absolu n’est pas un bonheur, c’est la Fin… ».

 

La réaction de Jean fut à nouveau calme et décidée : « Tu as sans doute perdu la raison. Pétrân, tes vagabondages t’ont fait perdre l’esprit. Ce que tu dis est absurde ! Puisque tu dis que la chauve-souris, c’est-à-dire notre Cœur, a glacé le cœur qui battait dans nos poitrines, pourquoi n’a-t-elle pas également gelé le tien pour que tu t’arrêtes de penser à toutes ces sottises ? ».

 

Pétrân lui répondit tout de suite : « Moi je suis tzigane, Jeannot… et les tziganes n’ont aucun but dans la vie. Leur âme se berce au vent comme les brindilles de blé, mais, crois-moi, le cœur des tziganes ne se glace jamais, même s’ils meurent. Mais si le cœur des autres hommes se glace, alors les tziganes ne pourront résister seuls, ils mourront de solitude… Je t’en conjure, Jeannot, au nom des mélodies que nous avons jouées ensemble : Referme cette maudite chauve-souris dans son coffret noir et enterre-la pour que son âme trouve enfin le repos. C’est le seul moyen pour dégeler ton cœur et celui de ton peuple… Je vais partir de ton pays ce soir… Pense à ce que je t’ai dit, peut-être qu’il existe encore dans ton cœur des restes de la douleur et du désir des hommes… ». En prononçant ces paroles, le vieux tzigane sortit du palais du Bon Roi Clément…

 

***

 

Lorsque Pétrân s’en alla, il faisait nuit. Jean demeura pensif pour quelques instants. Ensuite, il sortit au balcon du palais et contempla la capitale du pays d’Abondance. Les ténèbres régnaient sur la ville et le peuple dormait serein et en sécurité. Devant le palais, sur la Place de Notre Cœur, il distinguait à peine la haute colonne où se trouvait la chauve-souris glacée, le symbole de bonheur éternel qu’il avait offert à son pays des années et des années auparavant. Oui, ce bonheur absolu et éternel régnait dans le cœur du peuple d’Abondance. Une fois encore, il tenta de comprendre ce que Pétrân lui avait dit, mais il ne parvint pas à concevoir l’utilité de la foi, de l’amour et de l’espoir à partir du moment où le chagrin, la haine et la peur n’existaient plus. Il susurra : « Le bonheur est la seule limite de l’homme. Plus rien n’existe au-delà de cette limite »…

 

Il retourna à son cabinet royal et convoqua ses officiers. Ceux-ci arrivèrent tout angoissés parce que le Bon Roi Clément ne les avait pas habitués à de telles alertes. Il leur donna des ordres et exigea qu’ils soient exécutés sur-le-champ. Quand ils sortirent, le roi s’assit à son bureau et rédigea un décret destiné à tous les officiers des postes-frontières. Il les ordonnait de ne pas permettre aux tziganes de passer la frontière et si l’un d’eux pénétrait clandestinement, qu’il soit tout de suite exécuté. Il ne voulait pas que le pays soit visité par ces hommes maudits dont le cœur ne gèle pas et nie le bonheur éternel.

 

Les soldats du Bon Roi Clément trouvèrent Pétrân avant l’aube, dans les environs de la ville. Il était assis près d’un tronc d’arbre et jouait de sa flûte. Sa mélodie les attira à lui. L’ordre était clair et net : ils n’avaient pas seulement l’ordre de le tuer, mais, comme on ne sait jamais avec ces tziganes, ils devaient lui arracher le cœur et l’emmener au Bon Roi Clément. Les soldats firent leur travail sans haïr leur victime et sans aucun regret. Ils n’avaient jamais tué personne. Ils le firent pour protéger le bonheur éternel. Dans leur poitrine battait le cœur glacé des gens heureux. En approchant, ils ne s’étonnèrent même pas de voir que le tzigane continuait à jouer sa mélodie. La seule chose qui leur parut bizarre, c’était le cœur de Pétrân qui battait et brûlait entre leurs mains comme un charbon ardent.

 

 

[Traduction : Christos Coutoulas]

 

 

~

 

 

[Le roman court 'Le cœur glacé des gens heureux' a été écrit l'été de 1998. Il a été publié en grec le printemps de 2002 par les éditions Patakis. Il a été ensuite republié dans la collection 'Histoires de larmes' par Thanassis Triaridis l'automne de 2010 par les éditions Digma.]